— Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier. Mais n’oublie pas que je suis victime d’un attentat qui avait pour but d’assurer ma succession à un misérable, mon seul parent, mon unique héritier, si Madeleine venait à disparaître. Veille donc sur l’enfant et garde-la comme si elle était ta propre fille.
Lui-même, par un testament en règle, avait institué son ami légataire universel d’une fortune déjà respectable que Wagha-na, avec autant d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement accrue. Aujourd’hui l’Indien se trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait par millions.
Son premier acte avait été de conduire l’orpheline à Montréal où il l’avait confiée aux religieuses du Saint-Esprit, en ayant soin, pour plus de précautions, de la recommander à la supérieure sous les noms de Marie-Madeleine Jean. Puis il était revenu dans les forêts et les plaines de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y mettre en vigueur tout un système d’exploitation et d’organisation que sa tête puissante avait depuis longtemps conçu.
Ce système était fort simple. Il consistait à défricher par avance, au goût des émigrants, de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite au gouvernement canadien pour les concessions que celui-ci voulait faire aux colons venus de l’Ancien Monde, plus spécialement de France et d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute son affection aux races qu’il estimait les plus voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs tendances et leur caractère.
Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner la totalité de ses possessions territoriales. Il s’y réservait de vastes espaces consacrés soit à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus restreints sur lesquels il établissait, ainsi que sur de véritables fiefs, des familles soigneusement choisies dans le contingent français ou irlandais que lui envoyait l’émigration. Il créait pour les Indiens de véritables postes de ralliement, des stations fort bien aménagées au point de vue du confortable, et n’exigeait, en retour, que des prestations volontaires pour le service du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel, sous peine de dépossession immédiate, de ne laisser aucun débit de boissons s’installer sur leurs terres, sans son autorisation expresse. Il combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des races rouges et aussi des Irlandais. Les uns et les autres avaient un délai de trente ans pour se rendre acquéreurs des portions de terres concédées, et force leur était ainsi de se créer une famille pour continuer leur établissement.
Quant à Wagha-na, il poussait alors sa course plus avant dans l’ouest ou le nord, acquérait de nouvelles terres et en ouvrait les voies à de nouvelles colonies.
— Oui, dit-il, en étendant son poing fermé dans la direction du sud, c’est là ma vengeance. Je jette la semence d’un peuple qui, tôt ou tard, dévorera cet agrégat cosmopolite et industriel qui se nomme les États-Unis.
Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres. Soudain la lune brilla au ciel et éclaira de ses rayons une nappe d’argent sans bornes, sur laquelle quelques feux brillaient de loin en loin.
— Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant à la muette question des yeux de Georges Vernant.