Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations.
— Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur, Marc Cheen-Buck, et il montrait l’Indien.
Puis il prononça deux noms encore et montra deux hommes au teint très brun, aux yeux brillants comme des charbons.
C’étaient des métis de blancs et d’Indiens, de ceux que, dans le pays, on appelle « Bois brûlés », anciens compagnons de Riel dans sa lutte contre le gouvernement du Dominion.
Le dîner fut servi par des domestiques nègres, fort bien traités, d’ailleurs, par leurs maîtres. Mlle Maddalen, ou mieux Madeleine, avait surveillé la cuisine en fille habituée à ne rien négliger des soucis du ménage et qui ne s’en croit pas amoindrie.
La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na était un gentleman dans toute la force de ce terme anglais qui manque à la langue française. Les bons vins et les bons plats ne l’effarouchaient point et lui rendaient la gaieté qui semblait ne lui être point habituelle en tout autre état. Il en fit lui-même la remarque à son hôte :
— Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous du changement de mon humeur ? Je puis vous l’expliquer en disant que ma tristesse n’est pas uniforme. Il me faut bien oublier que notre race s’en va, à peine de lui en donner moi-même l’exemple par trop de morosité. Un peu de verve devant une bonne table n’a jamais empêché le cœur de garder le deuil de ce qu’il aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle vient, et la fêter inter pocula.
Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une profonde connaissance de la langue française. Et comme Georges Vernant paraissait ne point sortir des surprises, l’Indien s’expliqua :
— Vous ignorez, sans doute, que je ne suis point un sauvage comme un autre. J’ai voyagé non seulement en Amérique, mais sur le vieux continent, en Allemagne, en Angleterre, en France. C’est même en ce dernier pays que j’ai été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il été plus agréable que de retrouver des Français dans cette partie du Canada où je suis venu me réfugier à la suite de notre échec dans les États-Unis.
Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé, ainsi qu’il venait de le dire, en France, par les soins d’un prêtre catholique qui l’avait baptisé, il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses maîtres avaient même espéré un moment qu’il entrerait dans les ordres, ce qui donnerait à l’Église un apôtre du même sang que les peuples auxquels il porterait l’Évangile. Cet espoir avait été déçu. Wagha-na, que le baptême chrétien avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt retrouvé sur le sol de ses pères qu’il avait accepté le commandement d’un parti d’Indiens en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte formidable s’en était suivie. Les Rouges avaient été héroïques ; mais, finalement, après trois ans d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi de la conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission et accepté le régime des « black hills » et des « réserves ». Le Bison noir, tel était le titre de Wagha-na, réduit à se cacher, avait reçu l’hospitalité d’un colon français du Minnesotah, Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci l’avait aidé à franchir la frontière canadienne, et, pendant trois nouvelles années, le chef indien avait été l’hôte et l’ami du Breton Yves Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes du Manitoba la grande vie libre de trappeurs et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en avait eu une fille, la petite Madeleine, aujourd’hui âgée de dix-huit ans. La mère n’avait guère survécu à la naissance de cette enfant, et lorsque, trois ans plus tard, Kerlo était tombé mystérieusement frappé par une balle, il avait confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles d’obsécration :