Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent appropriées aux forces et au goût de la jeune fille.
Un ceinturon brodé par elle soutenait une cartouchière, un revolver à six coups, une dague à la lame large et solide. Sur son épaule, elle jetait une carabine légère que Wagha-na avait fait faire tout exprès pour sa fille, une arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une portée et d’une justesse égale à celles des fusils de guerre. L’Indien y avait mis le prix. Ce chef-d’œuvre avait coûté mille dollars, — un prix exorbitant en Europe où les plus belles armes ne dépassent pas le chiffre de quatre mille francs.
Ce fut en cet équipement que Maddalen se montra à Georges Vernant le lendemain matin de son arrivée à la station de Dogherty, nom irlandais donné par ses premiers habitants à l’embryon de ville où ils s’étaient assemblés provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement fixés.
Dogherty n’était encore qu’un village de soixante feux, construit sur la rive orientale du lac Winnipeg.
Au simple point de vue de ses origines, cette ébauche d’agglomération urbaine méritait d’être étudiée de près.
Des soixante familles qui la constituaient, vingt étaient purement indiennes. Quatorze autres étaient de race métisse. Six représentaient l’élément français, et plus spécialement breton, auquel Wagha-na avait voué une affection particulière. Les vingt autres étaient irlandaises. Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles blanches l’emportaient par le chiffre des vivants. En effet, elles mettaient en ligne cent cinquante-six individus des deux sexes, tandis que les vingt familles indiennes n’offraient que soixante-quinze membres et les quatorze métisses soixante.
Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces organisations commençantes, s’attachait à leur imposer dès le début un régime quasi-militaire. Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle on était astreint de vingt à quarante-cinq ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus âgés de se constituer en réserve.
Présentement, Dogherty avait une armée active de cinquante-deux soldats volontaires, parmi lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit Indiens et six « Bois brûlés », et une réserve de trente hommes dont Joë O’Connor était le chef indiscuté. Il était, à vrai dire, le généralissime de ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec fierté, en montrant de la main l’ensemble des demeures, à moitié voilées par les arbres :
— Si l’on appelait les jeunes gens à partir de quinze ans, je commanderais à une véritable compagnie de cent deux hommes.
— Cent trois quand je suis là, — disait gaiement Miss Madge, en embrassent le vieux trappeur sur les deux joues.