— Oui, quand vous êtes là, — répliquait Joë. — Mais, voilà, petite Miss. Quand y êtes-vous ?

Et Madeleine de répondre avec un imperturbable sérieux :

— Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine Joë O’Connor.

Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres de l’Irlandais, et ses yeux se fixaient, humides, pleins de tendresse sur la belle jeune fille qui lui parlait avec cette familiarité touchante.

C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et la reine, presque la fée des vingt-deux stations fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait de lien familial. Tous aimaient le noble et grand Indien qui s’était fait le bienfaiteur et l’ami de ses frères sans distinction de couleur et d’origine. Mais cette affection était tempérée par le respect et même par un peu de crainte. Jean Wagha-na avait eu, au début de ses créations, quelques sévérités à l’égard de certaines velléités de discorde. De mauvais esprits, de faux frères, avaient subi l’effet de sa justice. Il avait même été contraint, en une circonstance, de brûler la cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup plus en espion qu’en colonisateur.

Ces souvenirs lui avaient fait une légende, un renom d’implacable justice que mille actes de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire. Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son prestige.

Mais, autour de Madeleine, cette même légende n’était plus qu’une auréole de poésie, fondant tous les cœurs en une seule tendresse, en un attachement fanatique qui lui assurait le dévouement sans réserve des dix mille habitants de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée, pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille six cents volontaires qui formaient la milice du petit État.

Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient les mères et les filles sur le passage de la fée, histoires empreintes de la poésie des forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant, qui toutes se rattachaient à de bonnes actions ou à de vaillantes prouesses accomplies par la jeune fille.

Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on voyait passer sur sa jument alezane emportée d’une course folle à travers la prairie, chassant devant elle les troupeaux de chevaux sauvages ou de bœufs aux immenses cornes, franchissant ravins et torrents comme si le merveilleux coursier qui la portait avait eu des ailes, affrontant les bandes de bisons encore errantes dans les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant aucun souci des panthères de la forêt ou des terribles grizzlis de la montagne.

Mais c’était plus encore une fée, cette douce et belle jeune fille que l’on voyait toujours apparaître au moment des détresses, au chevet des malades ou des mourants, portant aux uns l’argent ou les armes nécessaires, aux autres le remède efficace ou simplement apaisant, à tous le bienfait de sa parole et de son sourire.