Les Pères qui dirigeaient les consciences de ce jeune peuple, les religieuses qui leur versaient le baume des soins pieux et de l’enseignement chrétien, disaient d’elle en la regardant :
— C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la première sainte du Manitoba.
Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on signalait sa venue. Celles qui possédaient quelques instruments de musique lui préparaient une réception triomphale. On lui dressait des arcs de triomphe, et la milice en armes, précédée du clergé et des écoles, suivie du reste de la population, se portait en grande pompe au-devant d’elle.
Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se défendait de ces honneurs qu’elle jugeait immérités, et, du plus loin qu’elle voyait les bannières de la paroisse et la croix portée par les enfants de chœur, elle mettait pied à terre et s’avançait, les mains jointes, s’agenouillant pour recevoir la bénédiction du prêtre.
De toutes les stations de la colonie, Dogherty était celle qui obtenait les préférences de Madeleine.
Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était à Dogherty qu’elle était née, qu’elle avait passé les premières années de son enfance, qu’elle avait, plus tard, après sa sortie du couvent vu naître et croître, sous sa jeune influence, les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient. Dogherty était, en quelque sorte, son apanage, son bien propre. Les habitants se flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien à eux, et peut-être la charmante fille encourageait-elle un peu la naïve vanité qu’ils en tiraient.
Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue avec impatience. Le conseil de la station s’était réuni et avait décidé de soumettre à son jugement, en dernier ressort, une question embarrassante.
Il s’agissait d’une demande de séjour adressée aux autorités par deux étrangers venus du Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine française, les nouveaux venus n’avaient pas eu l’heur de plaire aux habitants de la colonie. La grande majorité du conseil, — six contre un, — avait conclu au rejet de la demande.
Cela n’avait point empêché d’exercer à leur égard les devoirs d’une hospitalité bienveillante.
On les avait logés et nourris pendant trois jours. Mais les règlements étaient formels : ils prescrivaient que, dans la semaine, le conseil eût à statuer sur l’admission définitive des voyageurs à la résidence perpétuelle. Or c’était là le point du conflit. Malgré leur instinctive répulsion à rencontre des deux personnages, les chefs de la station n’auraient pas voulu rejeter la demande qui leur était faite, sans en référer à celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse unie à toute la bonté.