Tous trois s’assirent alors autour d’une table sur laquelle une servante Indienne avait placé des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec une entente parfaite de ce breuvage hygiénique et fortifiant.

La conversation se généralisa. En quelques paroles, Wagha-na expliqua à Georges toute la gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil d’hommes simples et quelque peu frustes.

— Mon cher enfant, dit-il, vous venez des cités industrieuses et policées de l’Union et de la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au courant de nos mœurs et de nos usages. Et pourtant, vous n’en êtes pas si éloigné que vous en avez l’air et que vous pourriez le croire vous-même. N’êtes-vous donc point le fils de mon vieil ami Paul Vernant, l’un des plus robustes et des plus hardis colons du Minnesotah ? Il ne peut donc exister en vous aucune répulsion, aucune répugnance contre notre mode de vie par trop agreste.

Georges protesta vivement contre une telle hypothèse.

— Répugnance, répulsion ? Quels mots employez-vous donc là ? Ils n’ont aucune signification dans le sujet actuel de notre entretien. Ne savez-vous donc pas que les années passées par moi, soit dans les grandes cités industrielles et commerçantes des États-Unis, soit même dans la douce et chère France, notre première patrie, au sein de cette ville admirable, unique au monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées par le désir de revenir aux lieux de mon enfance ?

— En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon cher Georges, puisque votre père renonce à l’idée de vous établir dans un grand centre comme New York ou Chicago, et consent à vous garder près de lui.

— Mieux encore, mon excellent ami, — répondit Georges. — Mon père va au-delà de mes désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du Minnesotah pour passer la frontière et s’établir ici. Il a le désir de finir ses jours auprès de vous et de ses compatriotes. Le Canada n’est-il pas destiné à devenir une seconde France ?

— Quoi ! — s’écria joyeusement l’Indien, — votre père se souvient à ce point de notre vieille amitié ! Il réalise le plus cher de mes vœux. Ah ! vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle ne pouvait être plus douce à mon cœur.

Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune Vernant et le serra étroitement sur sa poitrine. Madeleine fit une adorable moue.

— Oh ! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes ingénieur, m’a dit mon père. N’allez pas, je vous en supplie, nous apporter votre abominable progrès à la vapeur, cette atroce science dont le siècle est si fier, et que je considère, moi, comme le bourreau de la nature !