Madeleine prononça ces mots d’un ton net et tranchant, qui marquait une grande force de volonté.

Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur en chef ou le préfet de police de la petite commune, se leva et, ouvrant une porte dans le fond de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon de vingt ans, coiffé d’un large chapeau de feutre, chaussé de bottes molles, et qui, par-dessus son justaucorps de peau, portait une large ceinture de laine rouge à laquelle étaient pendus un sabre de cavalerie et un revolver d’arçon dans sa gaine de peau de martre zibeline.

Le jeune milicien traversa la salle et sortit. Mais ce ne fut que pour rentrer au bout de trois minutes escortant les deux pétitionnaires.

On vit alors apparaître deux individus aussi dissemblables par l’allure que par les signes extérieurs du corps.

Le premier était un homme de taille moyenne, bien pris dans ses formes, et paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très brune, soulignée par une barbe en collier, passablement longue sous le menton, avait tous les caractères à l’aide desquels on trace si aisément la caricature du Yankee démocrate. Rien de haut ou de grand ne se voyait sur cette physionomie têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue, cependant, d’une certaine fierté, due à la bonne opinion que le personnage avait de lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch, d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations, citoyen de la libre Amérique.

Le second, de très grande taille, de proportions herculéennes, répondait aux noms de Gisber Schulmann. Il parlait correctement le français, mais avec un accent tudesque auquel il était impossible de se méprendre. Quand on lui demanda sa nationalité, il répondit qu’il était Alsacien, et fit voir divers papiers portant la marque des autorités françaises de Belfort.

En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis au rang des spectateurs, éleva la voix et prononça avec la plus pure intonation parisienne, ces mots qui firent tressaillir le nommé Schulmann.

— Rien ne ressemble plus à un honnête homme qu’un coquin, et à un alsacien qu’un allemand.

Le solliciteur répliqua avec impertinence.

— Je parle au chef de cette station et non à ce Peau-Rouge qui n’a rien à voir dans cette affaire.