Il appartenait, en effet, à cette race rouge du nord de l’Amérique dont la sève, sans cesse appauvrie par le contact des civilisations blanches, ne laissera bientôt plus de représentants sous le ciel.
Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure aussi athlétique, l’Indien portait avec une sorte de majesté naturelle un costume à la fois sauvage et civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés par des basanes de cuir fauve, garnies d’une frange flottante, des mocassins de cuir protégeaient ses pieds et ses jambes. Le haut du corps était vêtu d’une sorte de chemise de flanelle rouge, brodée de dessins multicolores. Une large ceinture, également rouge, soutenait un revolver à six coups, un coutelas et un tomahawk dont le fer, du plus pur acier, était enfermé dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester du plus parfait modèle pendait à son épaule droite, tandis que la hanche gauche du cavalier soutenait une cartouchière bien remplie.
La tête de cet homme méritait l’attention de l’observateur et l’étude du psychologue.
Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément enchâssé sous l’arcade sourcilière, le nez aquilin un peu fort à la base, mais singulièrement délicat, les pommettes saillantes, la bouche grande, le menton accusé. Une forêt de cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait aucun fil blanc, se mêlaient sur son crâne à une étrange coiffure faite de plumes entrelacées et dont l’extrémité flottait sur le dos du cavalier et jusque sur la croupe de sa monture. Et ce pittoresque ornement donnait à toute la physionomie de l’homme rouge une expression saisissante de force, de noblesse et de grandeur.
Les deux cavaliers se laissaient aller au pas lent de leurs bêtes, échangeant des réflexions, tantôt en langue française, tantôt dans le dialecte particulier, qui appartenait à la famille des Pawnies.
— Ainsi, Wagha-na, — dit le jeune homme, — vous avez entrepris seul et mené seul à bonne fin cette noble et féconde entreprise ? Savez-vous que bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont fait œuvre aussi utile en même temps qu’aussi grandiose ?
— Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le sera, — répondit mélancoliquement l’Indien. — Utile, elle l’a déjà été ; elle le sera plus encore, si ceux qui la continueront se conforment au plan que je me suis tracé et que je leur laisserai comme un testament.
— Comme un testament ? — se récria gaiement le jeune homme. — Voilà un mot hors de saison dans votre bouche !
L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent calme, un peu traînant, qui appartient à la race.
— Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai cinquante-sept ans ; je touche aux portes de la vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma couleur, les portes de la vieillesse sont celles de la mort, car nous ne dépassons guère les dix ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être, les aînés de l’humanité.