Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse, mais de tristesse sereine et grave, avec le ton qui convient à un sage.

Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon verdoyant dont l’allure de leurs chevaux les rapprochait peu à peu.

— Voyez ces forêts, mon cher enfant, — dit-il. — Elles sont encore pleines de sève et de vigueur. L’homme ne les a point encore souillées de son industrie profanatrice. Encore quinze ou vingt ans, et ceux que vous nommez les pionniers de la civilisation les auront envahies, dégradées, mutilées.

Autrefois, elles couvraient toute la face de ce continent, le nouveau par rapport à l’Europe, et pourtant, la vieille, la sainte patrie des hommes rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile de notre primitive innocence, au temps où la postérité de Caïn n’avait point enseigné la haine et les armes au reste de l’humanité. Les armes, nous ne nous en servions que pour pourvoir aux besoins de l’existence, pour la défendre contre les fauves, contre les autres créatures de Dieu, devenues les ennemis de l’homme après la grande malédiction.

Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur les yeux clairs et francs de son compagnon.

— Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre parler ainsi, mon cher Georges, moi, un Indien, moi qui devrais sans doute me conformer aux traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer que des noms vagues, des termes voisins d’une mythologie mystique : le Grand-Esprit, le Manitou suprême, — que sais-je encore, ainsi que parlent mes ancêtres dans les livres de Fenimore Cooper et des autres romanciers ?

Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte de scepticisme ironique dans son sourire.

Mais le jeune Européen n’avait point souri, lui. Tout au contraire, il prêtait l’oreille aux paroles de son voisin de marche avec déférence et conviction. Ce que voyant, celui-ci continua :

— Il ne faut pas vous en étonner. Les jours sont loin où mes pareils, ceux de mon sang, usaient encore d’une terminologie religieuse voisine de la superstition ou du fanatisme. Entre autres bienfaits que nous a apportés la civilisation européenne, il faut compter au premier rang l’incroyance qui est à l’âme ce que le whisky est au corps. Rares, très rares, sont ceux qui, comme moi, ont pu combler avec le haut et pur enseignement du Christianisme le vide laissé en nos esprits par la ruine de notre première et fruste religion.

Il parlait avec une lenteur pondérée, et fréquemment ses regards se perdaient dans le vague, en une sorte de rêverie comme s’ils eussent cherché quelque mystérieux au delà.