Cependant, les chevaux avaient pris insensiblement une allure plus rapide. Leur trot relevé les emportait à travers l’interminable prairie, et il devenait plus difficile d’entretenir la conversation. D’ailleurs, le jour déclinait, l’astre descendait sur l’horizon. On le voyait maintenant effleurer du bord extrême de son disque les cimes feuillues du sud-ouest, dont s’éloignaient les voyageurs, tandis que la bordure des forêts, au nord, semblait se rapprocher.
— Ho ! ho ! dit brusquement l’Indien, j’oublie le temps à bavarder, et ne fais pas attention que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut hâter le pas, si nous voulons arriver avant la fin du jour.
Sa main flatta l’encolure du mustang, qui prit un temps de galop. Son compagnon l’imita, et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue et verte.
Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien qui avoisine les territoires des États-Unis, au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient laissé sur leur droite les vastes territoires forestiers du Manitoba où se porte de nos jours l’émigration française, et ils couraient en ligne oblique, à l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de la rivière Saskatchewan, l’un des plus grands cours d’eau de l’Amérique du Nord.
C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui portaient les deux voyageurs.
Ils coururent ainsi deux heures sans modérer leur allure. Tout à coup, l’horizon du Nord qui, de loin, semblait clos par la ligne verte des arbres, parut reculer encore. Mais les premiers arbres, clairsemés, se montrèrent tels qu’un rideau feuillu masquant le lit de la rivière :
— Le beau fleuve ! s’écria Georges avec un élan de sincère admiration.
— Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve, et surtout le bon fleuve, fertilisant, giboyeux, poissonneux, qui nous fournit la nourriture et qui arrose nos pâturages. Hélas ! un jour viendra sans doute où ce fleuve ne sera plus que l’artère de quelque grande agglomération d’hommes, l’égout collecteur des immondices de la civilisation.
Ils avaient atteint les berges du cours d’eau, berges peu élevées, s’abaissant en pente douce jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un kilomètre en cet endroit. L’Indien expliqua à son jeune compagnon qu’à dix milles à l’ouest se trouvait le confluent des deux Saskatchewan qui unissent leurs noms comme leurs eaux.
A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté de sa race :