Cette fois l’Indien garda un assez long silence. Puis, changeant de ton et d’attitude, il regarda son interlocuteur bien en face.

— Monsieur Sourbin, dit-il froidement, vous venez d’invoquer un titre qui ne peut guère vous servir. Je dois vous en prévenir tout de suite, afin que vous sachiez en faire votre profit. Nous ne sommes point en France, Monsieur. Madeleine Kerlo se nomme Madeleine Jean auprès de tous ceux qui l’ont connue. Elle est héritière de grands biens, mais non comme vous pourriez le croire. La fortune de mon ami Kerlo est revenue tout entière entre mes mains, en vertu d’un acte régulier, et c’est ma propre succession qui assurera la fortune de ma fille adoptive.

— Ah ! proféra Léopold Sourbin, d’un accent qui traduisit son dépit.

— Et, continua Wagha-na sans se déconcerter, je ne suis point encore à la limite de l’âge et je n’entends point me laisser mourir sans opposer une vigoureuse résistance aux années et aux décrépitudes qu’elles apportent avec elles.

C’était un maître-diplomate, ce Bison Noir. Il n’avait parlé de la sorte que pour mettre à couvert les espérances de sa pupille et défendre sa vie contre les attentats éventuels qu’il devinait dans l’ombre. On avait assassiné le père, on pouvait aussi bien assassiner l’enfant. Il fallait que ce crime, par son inutilité même, devînt impossible. Avant de frapper Madeleine, il faudrait frapper l’Indien, et celui-ci n’était pas homme, il venait de le dire, à se laisser tuer sans se défendre.

Léopold Sourbin éprouva pendant quelques minutes une humiliante confusion.

Le peu que venait de lui dire l’Indien lui prouvait qu’il était deviné. Le regard aigu de cet homme de bronze, aux prunelles claires et sagaces comme celles d’un oiseau de proie, avait pénétré en lui, disséquant sa pensée. Il ne pouvait rien celer à la clairvoyance du Pawnie. Et, cependant, jouant le tout pour le tout, il essaya de violenter la situation :

— Monsieur, reprit-il, vous venez de me dire que j’avais eu tort d’invoquer le lien de parenté qui m’unit à mademoiselle Kerlo. Laissez-moi m’étonner qu’un homme de votre valeur puisse faire cas de préjugés dignes d’un autre âge, qui font le fils responsable des erreurs du père. Le mien a, en effet, pâti d’un mauvais renom, pire que la vérité. S’il a eu des torts envers quelqu’un, ce ne peut être qu’envers moi. Je les ai oubliés. Il est mort.

— Ah ! — fit à son tour Wagha-na, qui ignorait la fin malheureuse du père de Léopold.

— Oui, continua celui-ci. Mon père est mort, et si j’ai fait le voyage d’Amérique, c’est…