— Ce doit être intéressant, et je ne demande pas mieux que d’y assister.

— En ce cas, vous partirez avec nous demain. Les chemins de fer sont encore à créer dans cette partie de notre continent, bien que le Canada soit à la veille de construire une grande ligne, rivale de celle des États-Unis, et allant du Saint-Laurent jusqu’à Vancouver.

Léopold n’avait pas beaucoup d’apprêts à faire. Wagha-na mettait toutes choses à sa disposition : armes, chevaux, vivres et couvert. Il eut moins de scrupules à accepter les générosités de son hôte que n’en avait montrés Joë O’Connor à lui prendre son tabac.

— Décidément, se dit-il, l’hospitalité de ces sauvages est aussi large que leur territoire, aussi vaste que leurs horizons. J’aurais grand tort de n’en point profiter. D’autant plus que, si je deviens le mari de Madeleine, c’est de mon propre bien que je me serai servi.

Sur cette réflexion dégagée de toute gratitude, le Français alla dormir d’un sommeil qui se prolongea fort avant dans la matinée. Quand il se leva, tout le monde était prêt à partir : on n’attendait que lui.

Les voyageurs se mirent tout aussitôt en route. Wagha-na et Georges Vernant avaient repris leurs chevaux du premier parcours : Hips et Gola. Joë O’Connor et Cheen-Buck venaient ensuite, escortant Madeleine à la tête d’une douzaine de blancs, de métis et d’Indiens de la station. Une trentaine d’autres chevaux, entièrement libres, suivaient docilement la petite troupe, trottant et galopant à ses côtés.

— Ce sont nos montures de rechange, dit Madeleine à son cousin, dont elle avait remarqué l’étonnement. Quand les nôtres seront fatigués de nous porter, nous ne ferons que passer leurs harnais à d’autres. Ce n’est pas plus difficile que cela.

V
LA CHASSE AUX BISONS

C’était un pittoresque voyage, que celui de la caravane. A mesure qu’elle s’avançait dans les plaines du nord-ouest, les forêts s’éclaircissaient peu à peu, et la succession même des essences, par leur gradation régulière, annonçait la disparition progressive des grandes végétations, cédant la place aux arbustes qui peuvent seuls soutenir la rigueur des hivers. Aux chênes et aux peupliers succédaient les trembles et les bouleaux, puis à ceux-ci les sapins, les séquoias, les pins maritimes, les cyprès.

Enfin, on atteignit des zones dénudées, où, l’hiver, l’aquilon devait se donner carrière. C’étaient d’immenses espaces, à peine coupés, çà et là, par des bouquets de sapins, des haies naturelles de genévriers, et de houx, de genêts presque arborescents. De loin en loin, on voyait, au travers des herbes encore hautes et qui ondulaient à la manière des flots, scintiller une nappe d’argent, et alors Wagha-na, qui conduisait la colonne, ou Madeleine, flanquée de ses gardes du corps, expliquaient à Georges Vernant ou à Léopold Sourbin que c’étaient là des infiltrations des grands lacs ou l’étang passagèrement formé par la stagnation de quelque rivière destinée, au printemps suivant, à grossir les grands cours d’eau tels que les deux branches de la Saskatchewan.