La prairie devenait bien telle qu’il le fallait pour ces grandes chasses. L’herbe, tantôt molle et veloutée, tantôt épineuse et tranchante, atteignait de telles proportions qu’il était nécessaire de s’y ouvrir parfois un chemin, la serpe ou la faux à la main, afin d’éviter les fondrières et les marécages qu’elles dissimulent.

Hommes et chevaux disparaissaient dans cette mer verdoyante et il fallait se tenir groupés pour ne point courir le risque de se perdre ou, ce qui eût été plus grave, de se laisser surprendre par les faunes de la prairie.

— Comment ? s’écria Léopold qui ne put s’empêcher de frissonner, à cette révélation, je m’étais laissé conter qu’à part les serpents à sonnettes, l’Amérique septentrionale n’avait plus d’animaux féroces.

— On vous avait trompé, cher Monsieur, répliqua d’un ton passablement gouailleur Joë O’Connor, auquel le Français avait cru devoir communiquer cette réflexion. — Nous possédons encore quelques variétés de félins dangereux : le couguar, que, dans l’Amérique du Sud, on nomme puma, ou lion sans crinière, une espèce de panthère de taille inférieure à celle du jaguar, des loups redoutables en bandes, et, dans le voisinage des montagnes, tous les genres d’ours, et surtout le terrible grizzly.

Il ajouta :

— Et, puisque vous parlez de serpents, sachez que le crotale est encore assez répandu dans nos régions. Il a pour compères plusieurs sortes de trigonocéphales, analogues à ceux de Panama, et de la Colombie, et même quelques pythons de belle venue. Je ne vous parle pas du serpent-fouet, que nous aurons l’occasion de rencontrer.

Ces explications, données d’une voix extrêmement calme, n’étaient pas faites pour mettre la confiance dans l’esprit de Sourbin. Il lui arriva de regretter de s’être embarqué en pareille aventure.

Il fut bientôt à même de joindre aux renseignements fournis par ses compagnons de route, les fruits de sa propre expérience, et ce dans des circonstances particulièrement émouvantes.

La colonne venait de sortir momentanément des grandes herbes et s’était engagée sur un sol pierreux que couvrait à peine un gazon rare. Sous les rayons obliques du soleil d’automne, cette plaine immense dégageait une chaleur énorme. Les chevaux, lassés, sentaient peser sur eux la fatigue de cette orageuse journée et s’en allaient, le cou pendant, sans que leurs cavaliers songeassent à activer leur allure.

Seul, le nommé Sourbin, peut-être afin de donner à ses compagnons une haute idée de ses moyens hippiques, tracassait sa monture, s’efforçant de l’entraîner à quelque longue course, de la faire caracoler.