On obéit à la lettre à cette sage prescription. Les tentes furent dressées. Madeleine et son père adoptif reçurent leurs amis habituels autour d’un thé accompagné de punch. Puis on alluma un brasero que l’on garnit de charbon emporté de Dogherty par le toujours précautionneux Cheen-Buck. Alors la conversation s’engagea sur le pied de l’intimité, car Léopold Sourbin, harassé de fatigue, avait demandé la permission de ne point perdre un instant de sommeil. Depuis dix jours qu’il était le commensal de Wagha-na, il avait vu ses forces et son courage soumis à de formidables épreuves.

— Chef, interrogea brusquement Joë O’Connor, les Indiens viennent de m’apprendre une chose qui m’inquiète un peu.

— Quoi donc ? répondit indifféremment le Bison Noir.

— Ils ont rencontré, en passant au campement, deux voyageurs à cheval qui paraissaient nous suivre. Au signalement qu’ils en donnent, j’ai cru reconnaître les deux vilains oiseaux que nous avons mis à la porte de Dogherty.

Wagha-na se mit à rire.

— Toujours soupçonneux, vieux Joë. Que veux-tu que ces faces de Yankees viennent faire dans nos solitudes du nord-ouest ?

— C’est précisément parce, qu’ils n’y ont rien à faire que je me méfie de leur présence, répliqua l’Irlandais.

L’Indien parut un instant soucieux. Ses sourcils se rapprochèrent violemment et il s’abandonna à une sombre méditation.

Puis, jugeant peut-être qu’il n’y avait pas lieu de prêter plus d’attention aux propos de Joë, il murmura :

— Bah ! Qu’avons-nous à faire avec ces hommes ? Laisse-les venir, et s’ils nous ennuient, eh bien !…