— Oui, ils ont passé la frontière, et c’est là justement qu’est le danger. Il existe, si je ne me trompe, un règlement particulier des États de l’Ouest qui interdit aux Indiens réfractaires de s’approcher à plus de trois milles des limites. Or, nous n’en sommes pas à un mille. Je gagerais que ces coquins sont allés prévenir la garnison de quelque poste et que nous allons avoir sur les bras toute une compagnie de volunteers Riflemen.

— Ils passeraient la frontière eux-mêmes, en ce cas, s’écria Vernant, présent à l’entretien. Ce serait une violation flagrante de territoire.

— Oh ! ce n’est pas ce qui les gêne ! ricana Cheen-Buck.

— Mais nous serions dans le cas de légitime défense ?

— Cela ne nous empêcherait pas de recevoir leurs balles, mon cher enfant, fit tristement Wagha-na. Et nous n’en aurions aucun profit. Le gouvernement du Dominion se garderait bien de faire droit à notre plainte. Le Canada n’est point encore assez fort pour lutter contre ses puissants voisins, et l’Union suscite toutes les occasions de conflit pour agrandir son territoire au détriment du nôtre.

Et, avec un soupir, il ajouta :

— D’ailleurs, nous sommes Indiens et, en majeure partie, catholiques. Nous n’avons pour nous que la population d’origine française, qui s’accroît beaucoup trop vite pour ne point porter ombrage au Saxon jaloux. Or, celui-ci est partout le même, et peu importe qu’il habite en deçà ou au delà du Saint-Laurent et des lacs.

Tout le monde se rendit à la justesse de ces remarques, et l’ordre de retraite immédiate fut aussitôt donné.

Toutefois, comme la contrée était sillonnée par le passage d’innombrables gibiers à poil et à plumes regagnant les régions plus chaudes du midi, Wagha-na consentit à ce que la retraite s’opérât par les montagnes.

On s’engagea donc sur la montée de la chaîne.