« Docteur, si vous n’avez pas d’intentions spéciales au sujet de ce gamin, donnez-le-moi. J’en ferai un crâne marin.
— Oh ! oui, oh ! oui, s’écria le garçonnet en se jetant au cou du corsaire, je veux être marin comme toi. »
La Bretagne ne mit que huit jours à gagner l’île française. Le temps était magnifique et les Anglais n’osaient point inquiéter le commerce. Ils savaient Surcouf en course.
Hélas ! ce n’était là qu’un répit momentané pour le trois-mâts. Pour reprendre le chemin de l’Amérique, il devait revenir sur ses pas, affronter de nouveau le Cap, les dangers de la nier et ceux des hommes. Y échapperait-il ? Il n’y échappa point.
Lorsque, après une escale de dix jours, nécessaire à la réfection de l’approvisionnement et à la réparation de certaines avaries, le trois-mâts reprit la mer, il alla donner de nuit au cœur d’une croisière anglaise, sept vaisseaux sortis du Cap pour envelopper le redoutable marin qui venait d’humilier si cruellement le pavillon britannique. La Bretagne dut se rendre.
Les Anglais firent un tri parmi les prisonniers. Un quart d’entre eux fut interné au Cap, un autre quart embarqué sur un bateau qui faisait voile vers l’Inde.
Après quoi, le capitaine Kerruon et son équipage ayant été retenus pour les pontons, la Bretagne, débaptisée et devenue le Earl of Essex, transporta à Buenos-Ayres les restes des misérables émigrants dont l’extrême dénuement désarmait l’ennemi.
Parmi les captifs dirigés sur l’Inde, se trouvèrent le docteur Charles Ternant et sa famille.
Avec une barbarie injustifiable, le père fut séparé de sa femme et de ses enfants. L’esprit soupçonneux des geôliers mettait d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Les premiers furent internés dans l’île de Salsette, près de Bombay ; on déposa les secondes sur divers points de la côte de Malabar. Ce fut une captivité cruelle et inique. Entassés dans un îlot pestilentiel, n’ayant pour s’y coucher que des paillotes à moitié effondrées, pour nourriture que quelques poignées de riz, les infortunés prisonniers furent rapidement fauchés par la maladie.
Le docteur Ternant fut du petit nombre de ceux qui résistèrent à l’influence pernicieuse du climat.