La nuit descendit sur cette scène terrifiante et sublime.

La Clarisse revint sur sa route. Elle avait subi des avaries qui exigeaient un prompt retour dans les eaux françaises. Elle prit donc sous sa protection la Bretagne. Le trois-mâts avait besoin de renouveler ses vivres, vu l’énorme perte de temps qu’il avait subie.

En reconnaissance du service rendu, le capitaine Kerruon offrit de prendre à son bord les blessés trop gravement atteints de la Clarisse.

Ce fut en cette circonstance que Guillaume Ternant eut l’occasion de voir Robert Surcouf.

Le célèbre corsaire était encore un tout jeune homme, puisqu’il venait d’atteindre sa vingt-sixième année. C’était un homme d’une taille au-dessus de la moyenne, d’une prodigieuse vigueur sous des apparences élégantes et frêles. Il avait une beauté particulière du visage, qui résidait surtout dans l’expression étrangement farouche de ses prunelles pendant l’action et leur douceur presque féminine au repos. Cela lui avait fait une réputation unique parmi les Anglais, ses ennemis détestés, car, pour l’ensemble des lignes du visage et la régularité classique, le Malouin pouvait être tenu pour laid.

Il avait été blessé pendant le combat par un éclat de bois dont une écharde s’était profondément enfoncée dans sa main droite, ce qui le faisait beaucoup souffrir. Informé qu’il y avait un médecin à bord de la Bretagne, il passa sur le pont du trois-mâts et vint demander au docteur Ternant des soins que celui-ci fut trop heureux de lui prodiguer.

Avec une habileté consommée, le chirurgien brestois parvint à extraire l’écharde. Puis il fit saigner la plaie qu’il débrida, la lava à l’eau de mer et lui appliqua un pansement qui, au bout de huit jours, rendit à Surcouf l’usage de sa main.

Le corsaire l’en remercia avec effusion, et, embrassant les deux enfants du jeune médecin, dit à celui-ci, en lui tendant sa main gauche, la seule dont il pût encore se servir :

« C’est entre nous à la vie à la mort, docteur Ternant. Nous sommes doublement compatriotes, puisque je suis de Saint-Malo et vous de Brest. Si jamais vous, votre femme ou vos enfants avez besoin de moi, n’oubliez pas que je suis votre ami pour toujours. »

Et, soulevant de son bras herculéen le petit Guillaume, qu’il mit sur un cabestan, il s’écria :