Tandis que l’Angleterre détruisait la flotte française sur les côtes d’Espagne, Napoléon, contraint à renoncer à ses projets de descente dans l’île, levait le camp de Boulogne, franchissait le Rhin et prenait le général autrichien Mack avec trente mille hommes dans Ulm.
Un mois et demi plus tard, il brisait la coalition par le coup de foudre d’Austerlitz, écrasant l’armée austro-russe et forçant l’empereur François à demander la paix.
Ces victoires éclatantes amenaient la paix de Presbourg, qui ne devait pas être de longue durée, à la vérité, mais qui suffisait, pourtant, à dompter l’Europe et à intimider pour un temps l’Angleterre. On prêtait, en outre, à la France l’intention de refaire ses flottes et de porter tous ses efforts sur l’Océan.
De telles menaces n’avaient point été sans jeter l’effroi parmi les armateurs de la Grande-Bretagne, et, bien qu’ils poussassent les constructions avec une activité fébrile, peu de leurs navires se hasardaient dans les mers du sud et de l’est. De là le peu d’occasions offertes à Surcouf et à ses compagnons. C’était pour ce même motif que la femme du colonel Stanhope, la cousine de lady Blackwood, n’avait point osé prendre la mer et avait différé son départ d’Angleterre.
Le corsaire fut mis au courant des nouvelles de l’Europe par un trois-mâts anglais qu’il parvint pourtant à capturer vers le milieu de mars.
Il était trop bon marin pour ignorer quelle route suivaient de préférence les grands voiliers. Maintenant qu’il possédait deux navires à sa disposition, il résolut d’agir en chef d’escadre et dressa un plan d’attaque auquel il associa Clavaillan, dont la Sainte-Anne remplissait le rôle d’éclaireur.
On descendit donc sous la ligne, et l’on se mit à croiser les îles et le cap de Bonne-Espérance, afin de surprendre les convois à cet angle toujours dangereux de la navigation. Surcouf tint la mer au large, le marquis eut mission de pousser des pointes aventureuses sur les côtes d’Afrique.
Or c’était là, précisément, que les navires anglais cherchaient et trouvaient des refuges, autant contre les périls de la mer que contre les surprises de la guerre.
Les golfes et les baies innombrables leur permettaient des relâches qui, sans doute, retardaient leur marche, mais, en même temps, les assuraient contre les attaques imminentes du large. Ils pouvaient ainsi gagner de proche en proche, atteindre les abords de Madagascar et, selon l’occasion, suivre la voie directe par la haute mer ou se jeter dans le canal de Mozambique.
Car, malgré les assurances de l’Amirauté anglaise, le commerce n’avait pas confiance. Il connaissait les terribles approches des îles françaises ; il savait que, pour Surcouf, il n’existait ni temps, ni espace, et que le formidable corsaire, prompt comme la foudre, apparaissait brusquement là où on l’attendait le moins.