C’était pour obvier à cette prudence des bateaux marchands anglais que Surcouf, d’accord avec Clavaillan, avait résolu de fouiller les côtes d’Afrique.

L’audace était grande. Que pouvait le brick avec ses douze canons contre une frégate ou même une simple corvette, s’il venait à la rencontrer ?

Mais le succès constant de ses entreprises avait précisément fait de l’audace une des méthodes de Surcouf. Il comptait en outre sur la vitesse prodigieuse de ses navires. Avec un bon vent, la Sainte-Anne, aussi bien que le Revenant, pouvait filer douze nœuds.

Clavaillan se lança donc hardiment à la recherche des voiliers anglais.

Ses prévisions étaient fondées.

En moins d’un mois, aux alentours de la baie Delagoa, il avait coulé six navires et en avait capturé quatre. C’étaient de petites prises, à vrai dire, mais dont le total représentait un million de piastres. Partout le jeune lieutenant de Surcouf avait fait bonne besogne, et c’était en triomphe qu’il était reçu chaque fois qu’il rentrait dans les ports français, traînant à sa remorque les navires pris à l’ennemi.

De son côté, Surcouf ne restait pas inactif. Il écumait la mer avec une foudroyante promptitude, et telle était la rapidité de manœuvres des deux corsaires que les Anglais épouvantés croyaient à la présence d’une flottille entière attachée à la destruction de leur commerce.

Dans l’Inde on se ressentait de ces retards, et les produits d’Europe étaient devenus d’une cherté fabuleuse. On ne buvait plus le vin, la bière ou le whisky qu’à petites gorgées, et les femmes des officiers de Sa Majesté britannique en étaient réduites à se vêtir comme les épouses des riches babous. Des imprécations continuelles jaillissaient de toutes les bouches, et c’était à qui trouverait une malédiction plus violente contre ce damné Surcouf et ses lieutenants maudits.

Ceci se passait dans le courant de l’année 1806, et l’orgueil d’Albion subissait des humiliations graves, tandis que le monde retentissait du bruit de la gloire de Napoléon. Iéna avait épouvanté l’Europe, et la coalition de la Prusse, de la Russie et de l’Angleterre allait encore subir les terribles coups d’Eylau et de Friedland.

Au mois de janvier 1807, Clavaillan captura un trois-mâts sur lequel, entre autres denrées, il trouva un chargement complet de vins et d’étoffes.