Will n’avait jamais vu mourir. Il ne savait donc pas comment était faite cette chose inconnue : la mort.

Son œil n’avait jamais contemplé une forme rigide drapée dans un suaire, une face livide aux narines pincées, aux orbites caves, aux lèvres décolorées et sans souffle. Son oreille n’avait point entendu ce souffle haletant et crépitant qu’on appelle le râle de l’agonie. Il n’avait pas vu ce dernier regard, ce renversement effroyable des paupières qui est la suprême convulsion du corps vaincu, après lequel le grand repos s’étend sur la dépouille.

Il ne pouvait donc comprendre ce qu’il y a de hideux dans le trépas, et ce que cette hideur annonce peut-être de terreur et de souffrance.

Les images qui hantaient son esprit étaient toutes matérielles.

Il avait peur de la nuit, du silence, des rats, des bêtes, de l’ombre, de l’eau qui susurrait et clapotait le long des flancs du navire.

Et, peu à peu, à mesure que grandissait la fatigue nerveuse, une sorte de décourageaient gagnait l’enfant et il se sentait envahi par une torpeur paralysante.

Maintenant d’autres images surgissaient, images douces et chères, qui auraient dû être consolantes et qui n’étaient que des causes nouvelles de chagrin et d’amertume.

Il revoyait sa mère et sa sœur. Depuis plus d’un an qu’il les avait quittées, jamais leur souvenir ne s’était présenté à lui aussi intense, aussi poignant, affolant son esprit, lacérant son cœur.

Mme Ternant, Anne ! Il les revoyait dans leur petite maison de la montagne, assises dans leur chambre ou sous la véranda qui donnait sur la forêt. Il croyait entendre le bruit de leurs voix, leur douce conversation. Elles parlaient du cher absent, de lui, de lui, Will, qui allait mourir.

Ou bien, c’était dans la grande salle où Patrick O’Donovan réunissait toute sa famille, sa femme et ses six garçons, où Will, sa mère et sa sœur s’étaient si souvent assis à la table du repas. Il voyait le bon Irlandais prononçant de bonnes paroles jaillies du cœur, s’efforçant de consoler les deux pauvres femmes, annonçant le retour prochain du petit exilé.