La lune qui illumine l’autre façade de la maison laisse celle-ci dans l’ombre, pour projeter ses clartés blafardes sur la chaîne des monts Nielgherries, qui profilent au loin la ligne accidentée de leurs cimes.

Entre chaque pic, il y a comme un abîme de ténèbres et là, à leurs pieds, pas bien loin de la propriété, Anne peut distinguer la masse sombre de la forêt. La nuit est si calme, la maison si silencieuse que la jeune fille peut entendre le bruissement monotone et cristallin du ruisseau qui coule plus bas dans la vallée.

Oh ! ce grand silence à peine interrompu par le feulement d’un fauve, par le frémissement du feuillage, par le murmure de l’eau, ce grand silence de la nature assoupie dans le mystère des nuits orientales, que d’intense poésie il vient verser dans l’âme de celui qui l’écoute !

Car Anne écoutait le silence et sentait une émotion grandissante faire vibrer son âme et pleurer ses yeux. Elle ne pouvait s’expliquer ce qui la troublait ainsi et jouissait délicieusement de cette extase, la plus pure de toutes, puisqu’elle est dénuée de tout sentiment personnel et semble dédoubler l’homme, afin de rapprocher son âme, éblouie par le beau, du Créateur.

Mais, bien que la jeune fille fût admirablement douée pour goûter ce charme incomparable, elle était trop jeune pour n’y chercher qu’une unique jouissance intellectuelle ; il fallait mettre un nom, une image terrestre à ce bonheur tout immatériel.

Spontanément surgit dans son esprit la silhouette énergique et fine de Jacques de Clavaillan et l’image fut si nette, qu’un peu honteuse Anne murmura :

« Non, ce n’est pas à lui que je dois penser, c’est à Will… Lui n’est qu’un étranger, Guillaume est mon frère. »

Mais elle eut beau faire, ce n’était pas le petit mousse qui occupait sa pensée, elle était toute pleine du jeune officier.

Elle le revoyait tel qu’il lui était apparu pour la première fois, grand, élégant comme un gentilhomme de cour, fier et fort comme un simple matelot. Et à ce physique fait pour séduire, s’ajoutaient l’auréole des hauts faits accomplis, des actes d’audace et de vaillance, le prestige d’un nom sans tache, d’un titre sonore.

Certes, quelle est l’imagination de jeune fille qui ne se fût enflammée pour semblable héros ! Ajoutez à cela qu’Anne gardait au fond du cœur une promesse solennelle et sacrée.