Et le lieutenant de Surcouf étendit son poing fermé et son bras menaçant vers l’horizon du nord-est, où, sous la trame des ténèbres, il devinait l’approche des trois vaisseaux du commodore Harris.

« Est-ce que vous allez me laisser sur ce mauvais bateau marchand ? »

La question était faite sur un ton d’effroi qui fit rire Clavaillan.

« Te laisser ? Non pas, mon ami. Tu as assez souffert avec nous, surtout depuis trois jours, pour avoir mérité de garder ta place sur mon brave brick. Tu es désormais un homme, que sainte Anne protège les tiens. »

La nuit s’acheva dans cet état d’esprit si différent de celui de la matinée.

Un véritable enthousiasme animait Jacques et ses compagnons. Sur son ordre, Will et les deux matelots allèrent dormir quelques heures. Ils auraient besoin de toutes leurs forces pour la journée du lendemain.

Ainsi que l’avait dit le marquis, au soleil levant on put voir les deux vaisseaux corsaires émerger de la brume, toutes voiles dehors.

C’étaient le Revenant avec ses cinquante-huit canons, la Sainte-Anne avec ses dix-huit pièces. En les additionnant aux trente-quatre bouches à feu et aux deux cent cinquante hommes de la Confiance, on arrivait au chiffre superbe de huit cent soixante-dix combattants et de cent dix canons. Avec cela on pouvait livrer bataille.

Cependant l’Anglais n’avait pas changé sa route. Bravement, il continuait à s’avancer sous le vent, fier de sa supériorité d’armement et se jugeant invincible. Il osait courir au-devant de la lutte.

La frégate le Kent avait, en effet, soixante-dix canons ; chacune des deux corvettes Eagle et Queen Elisabeth en portait vingt.