L’ordre fut exécuté au pied de la lettre.

Le commodore John Harris, si présomptueux et si plein de morgue dédaigneuse à l’encontre de son subordonné, le commandant Peterson, ignorait l’habileté stratégique de Surcouf et ne voulait point y croire.

C’était d’ailleurs la première fois que le Malouin faisait acte de chef d’escadre. Son génie, prompt aux rapides assimilations, allait emprunter à Nelson lui-même l’audacieuse méthode qui avait assuré au grand marin anglais sa double victoire d’Aboukir et de Trafalgar.

En voyant les quatre bâtiments français venir à leur rencontre, les marins du roi George n’en purent croire leurs yeux.

Il leur fallut pourtant se rendre à l’évidence lorsque, parvenus à un quart de mille de leur ligne, simultanément le Revenant, la Sainte-Anne et la Confiance évoluèrent dans le vent et firent pleuvoir sur les vaisseaux anglais un véritable déluge de fer.

Une décharge de mitraille tua trente hommes à bord du Kent.

En même temps un boulet ramé emporta la moitié de la passerelle, et, avant que l’équipage eût pu déblayer le pont, dix canons de la batterie crevèrent le flanc de la frégate, éteignant ses pièces de tribord. La lutte était mal engagée.

John Harris le comprit. Pesamment le Kent vira et envoya sa bordée. Trop tard. Déjà le rapide navire passait avec une fulgurante vitesse sous la hanche de son lourd adversaire. Le feu de celui-ci ne fit que raser son gaillard et lui tuer ou blesser cinq hommes.

En revanche, il prit en enfilade l’Anglais, et des pièces de chasse balayèrent de bout en bout le pont déjà dévasté par la première décharge.

Puis, passant à bâbord, il envoya la bordée de quinze canons dans les œuvres vives du Kent.