« Voici ce que j’ai à vous faire connaître, madame. Le génie protecteur de la France nous a donné l’avantage sur vos compatriotes. Robert Surcouf et Jacques de Clavaillan, d’abominables corsaires, comme chacun sait, ont défait Sa Seigneurie le commodore John Harris et ses lieutenants James Peterson et George Blackford. La frégate Kent, les corvettes Eagle et Queen Elisabeth sont tombées en notre pouvoir. Des trois officiers vaillants qui les commandaient un seul est vivant, c’est le commodore John Harris. Nous l’avons transporté, ainsi que plusieurs autres blessés, dans des baraquements que nous avons construits à la hâte et que vous pouvez voir, d’ici, à un demi-mille à l’est de cette île. Il y a des soins à donner à ces braves gens, et c’est pour régler cette question que je suis venu m’entretenir avec vous, milady. »
La jeune femme s’émut de cette déclaration. Elle dit avec noblesse :
« Vous ne doutez point, j’imagine, monsieur Surcouf, que des femmes anglaises ne s’emploient de tous leurs moyens au soulagement de leurs compatriotes. Que devons-nous faire, à votre avis, pour leur assurer des soins ?
— Madame, reprit le corsaire, il y a parmi les blessés des hommes que je crois difficilement transportables en ce moment, et pour lesquels le séjour dans cette île, malgré le peu de confortable qu’elle présente, est néanmoins indispensable. D’autres, au contraire, peuvent, dès à présent, repartir pour l’Inde. Je vous propose donc d’embarquer sur l’un des deux vaisseaux que je mets à votre disposition toutes les personnes valides et les matelots susceptibles de servir à la manœuvre. Nous sommes à six jours à peine de Bombay. Ceux-ci gagneront les possessions anglaises et préviendront les autorités des événements accomplis. On enverra alors des transports mieux aménagés pour recueillir et porter dans l’Inde tous ceux des blessés qui auront survécu.
— Ceci est très judicieusement raisonné, monsieur. Mais que feront ces blessés dans l’intervalle de l’aller et du retour des navires ? »
Surcouf hocha la tête. Il était évident que le problème était délicat.
« Il faut compter deux semaines environ, dit-il, pour que leur transport soit possible. Je me ferais un devoir de les emmener avec moi, si leur situation même ne réclamait les plus grands ménagements. Mais il m’est impossible de demeurer dans ces parages où je cours le risque d’avoir à me mesurer une seconde fois avec les vaisseaux du roi George. Or, quelque honneur que j’y puisse récolter, je ne me soucie pas de courir de tels risques. Veuillez considérer, en outre, que j’ai moi-même des blessés à mon bord, et que je dois au plus tôt leur assurer des soins. Tout ce que je puis faire, c’est donc de laisser à terre les vivres et les ustensiles suffisants pour permettre de soigner vos compatriotes dans la mesure du possible. Je vais faire débarquer toutes les caisses de provisions et de remèdes disponibles. Je profiterai de votre présence pour organiser la répartition des secours entre tous et préparer le départ de ceux qui peuvent reprendre la mer. »
L’Anglaise tendit sa main fine et blanche au corsaire.
« En vérité, monsieur, il est impossible d’agir plus franchement que vous ne le faites. J’aurais honte de rester inférieure à votre propre générosité. Assurez donc le départ de ceux qui doivent s’embarquer les premiers. Pour moi, ma place est marquée au chevet des blessés. Je demeurerai donc dans l’île jusqu’au retour des navires anglais, avec ceux ou celles de nos compatriotes qui consentiront à se faire mes auxiliaires.
— Vous êtes une vaillante femme, milady », prononça Surcouf avec émotion.