« Attention ! cria Jacques à ses compagnons. Voilà notre affaire. »
Le canot se rangea et, au moment où les pêcheurs passaient dans leur vent, Evel et Ustaritz la saisirent à l’aide de leurs grappins.
D’abord épouvantés, les Indiens se rassurèrent dès que le Basque, qui parlait couramment leur langue, leur eut fait comprendre quel service on attendait d’eux. Docilement, ils se firent les pilotes des fugitifs et les remorquèrent jusqu’à la sortie du chenal qui donnait accès au-delà de la barre. Désormais les quatre Français étaient à l’abri de la poursuite des habits rouges.
Alors seulement ils hissèrent la voile. Il en était temps. Depuis près de quatre heures Evel, Ustaritz, le marquis lui-même avaient nagé sans interruption, et leurs doigts n’avaient point quitté les avirons. Leurs paumes, déshabituées de ce rude exercice, étaient couvertes d’ampoules brûlantes.
Il fallut s’orienter au plus tôt et prendre une résolution.
En fait, cette fuite en pleine mer, sur une embarcation de plaisance de dix tonneaux, était bien la plus folle équipée qu’on pût tenter. Il n’avait fallu rien de moins que l’amour de la liberté pour entraîner des hommes raisonnables en une pareille aventure, où tous les périls étaient réunis.
Car ce n’était pas petite besogne que courir ainsi les dangers de la mer, surtout quand cette mer était l’océan Indien, sur une coque de noix balayée par les vagues, à la merci des cyclones, des typhons, des tornades, tous noms variés désignant les effroyables violences du vent sur une nappe qui semble être son empire en propre, son domaine d’élection, et dans la saison même où ces violences se déchaînent le plus ordinairement.
On était, en effet, au voisinage du solstice d’été, moment redoutable entre tous. Si la menace des tempêtes n’était point imminente et pouvait, à la rigueur, être évitée, il n’en était pas de même des rigueurs de la température.
On allait naviguer sous un ciel de feu, en se rapprochant de l’Équateur, c’est-à-dire en courant vers cette ligne terrible qui partage la terre en deux hémisphères, et sur laquelle le soleil se tient en permanence au zénith.
Et ce n’était pas tout. Les fugitifs n’avaient pu emporter qu’une quantité minime de provisions, pour cinq jours à peine. Continent subviendraient-ils aux nécessités de la situation, comment sustenteraient-ils leurs forces, les provisions épuisées ?