Peu à peu, ils reprirent l’usage de leurs sens et purent se rendre compte de ce qui se passait autour d’eux. Ils rentrèrent dans leur conscience.
C’était bien la première lame de la tourmente, ce que Jacques de Clavaillan avait pittoresquement appelé le « bourrelet », qui les avait écartés avec d’autant plus de violence que la force centrifuge s’exerce surtout à la périphérie. Désormais ils étaient hors du grand cercle de rotation du cyclone, ils échappaient à la cuvette creusée par la trombe.
Mais il s’en fallait que tout péril fût évité.
Sur une zone de plusieurs milles, la mer, trouée et soulevée par le passage du météore comme par un soc titanique, bouillonnait et écumait sans répit. Et c’était une ébullition de chaudière, une agitation prodigieuse faite de soubresauts et de heurts imprévus.
A chaque instant la barque bondissait, lancée en l’air ainsi qu’une paume par une monstrueuse raquette. Elle retombait, avec un sifflement sinistre, dans les abîmes noirs semblables aux crevasses vertes qui s’ouvrent au ventre des glaciers.
Et, à ces moments-là, les quatre abandonnés, tout à la conscience de leur impuissance, sentaient que leur barque n’était plus qu’une épave à la merci de cette force aveugle et brutale qu’est la mer en courroux.
Ils ne songeaient point à lutter. A quoi bon ? Qu’eussent-ils pu faire ?
Ils avaient tenté une manœuvre hardie en hissant la voile. Cette manœuvre avait réussi à les sauver momentanément.
Mais, à cette heure, il ne fallait pas songer à serrer la voile.
Le vent en avait fait un lambeau qu’il secouait à la manière d’un pavillon de détresse.