Le vent se maintenant toute la nuit, on gagna une centaine de mille vers le sud-ouest, en se dirigeant, croyait-on, du côté de Madagascar.
A l’aube suivante, les voyageurs constatèrent avec effroi que la brise soufflait de l’est. Elle avait fait une saute à angle droit et poussait désormais leur embarcation vers l’occident.
Ils essayèrent de louvoyer afin d’offrir moins de prise au vent.
Il eût été trop cruel, en effet, de perdre ce qu’on pouvait appeler le bénéfice des souffrances subies jusqu’alors, puisqu’il semblait que ce fût la Providence elle-même qui eût pris les captifs par la main et les eût guidés à travers les fureurs de l’ouragan vers ces régions équatoriales où ils allaient enfin trouver le salut.
A présent que chaque heure les rapprochait des îles françaises, l’ironie leur eût semblé trop amère de se voir arracher de la route du midi pour se trouver rejetés vers le couchant ou le nord.
Et cependant force leur fut de se rendre à l’évidence. Au lieu de continuer à descendre au sud, ils dérivaient sensiblement vers l’ouest.
Quand ils voulurent s’expliquer le phénomène, la vérité ne leur apparut que trop clairement. Le courant qui les emportait avait évidemment changé de place. Au lieu de passer sous les Seychelles, il passait au-dessus et allait se perdre sur la côte du pays de Somal. Ce fut une amère certitude et dont la clarté funèbre les rejeta dans les appréhensions douloureuses qu’ils venaient de traverser. Toutes leurs angoisses allaient recommencer.
Mais ils venaient de rencontrer un secours providentiel. Jacques leur en fit la juste remarque et leur exposa qu’il serait lâche de s’abandonner à la crainte, précisément au moment où leur courage avait été réconforté par des causes absolument indépendantes de leur volonté.
« Vous avez raison, capitaine, reconnut le Breton Evel. Nous serions coupables de nous abandonner au découragement. Le bon Dieu a assez fait pour nous. A nous de nous aider tout seuls maintenant.
— La première chose à faire, reprit Clavaillan, c’est de tâcher de sortir du lit de ce courant et de reprendre, s’il est possible, notre route au sud. »