Il voyait Evel et Ustaritz tombant l’un après l’autre, abattus, assommés par une chiquenaude des rayons brûlants, Jacques de Clavaillan succombant à son tour et se renversant, inerte, la nuque sur le plat bord, sans mouvement.

Lui-même, Will, survivait, mais d’une vie machinale, automatique, se soulevant parfois pour inspecter l’horizon. Et maintenant, le souvenir lui revenait d’une vision suprême, d’une voile aperçue au lointain de la plaine bleue.

C’était tout. Quelque effort qu’il fît pour porter sa mémoire plus loin, il ne découvrait rien ; il ne parvenait pas à ajouter une seule impression à toutes les autres. Une rupture s’était produite dans la trame de ses pensées, une lacune énorme existait dans son cerveau.

Fatigué de cette recherche vaine, l’enfant ferma les yeux et voulut se replonger dans le bon sommeil dont il venait de sortir afin d’y retrouver le repos.

Mais on n’impose pas silence au langage intérieur de l’esprit.

Will ne se rendormit pas. Sa pensée le tint éveillé malgré lui.

Alors, il se fit un changement dans l’ordre de ses réflexions.

Il voulut se rendre compte du lieu où il se trouvait, mieux connaître son séjour, car, maintenant, il n’avait plus de doutes : il était bien vivant.

Son regard s’éleva d’abord au-dessus de lui, et, à la faveur du demi-jour, ses prunelles, habituées à l’obscurité, reconnurent une sorte de plafond de bois, très bas, touchant presque son front. De ces planches une odeur caractéristique se dégageait, une odeur de goudron enduisant les joints, fermant l’entrée à l’humidité extérieure. Il était sur un navire.

Oui, un navire très semblable à la Bretagne, celui sur lequel jadis, en compagnie de son père, de sa mère et de sa sœur, il avait fait le voyage de Brest jusque dans l’Inde, ou plutôt jusqu’au moment où il avait été capturé.