Guadix, au bord de la rivière du même nom, est joliment étagée au pied des hautes sierras dans sa verdoyante vallée. Chaque fois que dans ces régions on rencontre de la verdure, on la trouve plus fraîche, plus verte qu'ailleurs par suite du contraste avec la désolation des déserts d'où l'on sort.
Guadix compte environ 10 000 habitants. La route ne pénètre pas dans la ville, qu'elle laisse à mi-coteau mais qu'on aperçoit longtemps surmontée de son Alcazaba mauresque.
De Guadix à Grenade la route moderne n'existe pas encore, c'est l'ancienne route des diligences avec sa menace perpétuelle du terrible imprévu. Cette route nous a donné beaucoup de mal et si tous les kilomètres avaient été semés d'autant de difficultés que celles que nous avons dû vaincre pendant les 10 à 12 qui ont suivi Guadix, il nous aurait fallu plusieurs jours pour franchir les 55 kilomètres qui séparent cette ville de Grenade.
Tant qu'on se trouve dans la vallée du rio Guadix, la route est barrée à chaque pas par de larges et profonds caniveaux servant à l'arrosage des campagnes. Tous ces caniveaux, ou mieux ces fossés qui traversent le chemin, sont difficiles à franchir; l'un d'eux, qui se trouvait au sommet d'une véritable arête, nous a d'abord paru infranchissable et, en effet, aux premières tentatives l'insuccès fut complet: le volant du moteur buttait contre l'arête. Il nous fallut travailler comme cette nuit après Cullar de Baza, mais nous nous étions munis d'une pioche; ce ne fut qu'après une heure de travaux savants de terrassements qu'il nous fut possible de passer de l'autre côté de l'obstacle.
Nous trouvâmes encore deux autres fossés qui exigèrent des travaux du même genre.
Nous avons rencontré ensuite une large rivière qu'il fallut passer à gué, mais ce gué avait cela de bien spécial qu'au lieu de traverser le lit du cours d'eau, il le suivait en longueur, si bien que nous suivîmes ainsi le fil de l'eau, pendant près d'un kilomètre. L'auto n'était plus une voiture, mais bien un élégant yacht qui naviguait en un fleuve et qui se balançait gracieusement au gré des vagues. Enfin notre navigation prit fin et nous remontâmes sur l'autre rive.
On atteint alors une contrée absolument désolée: des montagnes de terres ou de calcaire rougeâtre, nues, où ne poussent que quelques rares figuiers de Barbarie et d'où la vie semble s'être complètement retirée. Eh bien! non, cette région est cependant peuplée: de tous côtés on n'aperçoit que des trous dans les parois des montagnes et de ces trous le bruit de l'auto fit sortir une nuée de sauvages, grands et petits, mâles et femelles; c'étaient des gitanos. J'arrêtai ma voiture dans cet étrange endroit; en un clin d'œil nous fûmes entourés d'un grand nombre d'exemplaires de cette race dont on ne connaît guère les origines, qui s'est essaimée sur divers points d'Europe, qui est restée étroitement groupée sur chacun de ces points d'élection et qui s'est gardée intacte de tout mélange de sang étranger.
Ce sont de beaux humains, tous très bronzés; les hommes ont un air mâle, les femmes de splendides yeux qui font plaisir à voir. Ils n'étaient nullement farouches, leurs relations avec nous pendant notre courte entrevue furent essentiellement cordiales. Mais l'odeur particulière à leur race flaire désagréablement à nos narines septentrionales: nous les quittâmes.
Ces gitanos des cavernes sont une des grandes curiosités de l'Espagne; plus tard on nous en montra dans la banlieue de Grenade, mais les plus intéressants de tous sont ceux que nous venions de voir, dans ce paysage sauvage, dans ce coin ignoré, au fond des montagnes.
Nous sommes dans la sierra de Jarana. Après avoir été navigateurs nous nous transformons en aéronautes: l'auto, comme un ballon bien plus que comme une voiture, s'élève rapidement le long des murailles abruptes qui forment les flancs de cette sierra. La comparaison est juste: sur cette route invraisemblable qui monte presque sans interruption à 25 pour 100, on ne peut dire qu'on roule, tellement on a une impression nette d'ascension; on s'élève littéralement dans les airs, on se sent soulevé verticalement, on monte, on monte, on monte. Mais les caniveaux ont heureusement disparu, le sol de la route est excellent, la machine s'élève en ronronnant comme un gros bourdon.