Jusqu'à Grenade, absence complète d'agglomérations notables, c'est le désert des hautes sierras, c'est la nature grandiose et sauvage dans toute l'acception du mot. Comme le soleil disparaissait derrière une arête vive en lançant mille rayons dorés, j'arrêtai l'auto et nous descendions nous installer dans les rocs pour dîner. L'inépuisable garde-manger de la voiture assura de façon aussi parfaite que d'habitude le menu de ce repas; au dessert, plusieurs bouteilles de champagne lancèrent aux échos des montagnes leurs joyeuses détonations, très certainement inhabituelles en ces lieux désolés qui semblent appartenir à l'empire de la Mort.
Cette traversée des grandes sierras du sud produit un effet saisissant... au clair de lune l'impression est plus frappante encore! Après dîner, notre marche reprise, nous voilà escaladant de nouveau et toujours escaladant. La route procède comme les kangourous, par bonds. Le sol est heureusement parfait, il le sera jusqu'à Grenade. On suit d'étroites vallées, très encaissées entre des parois à pic; suivant les caprices du chemin, on est tantôt à mi-hauteur, tantôt dans le fond du gouffre avec là-haut, tout là-haut, un tout petit coin du ciel bleu, ou bien on s'accroche au sommet des à-pic pendant que dans le trou noir gronde sourdement le torrent. Il y a de l'eau par là, toujours de l'eau dans ces hautes montagnes, il fait frais, il fait bon. De temps en temps, sur notre gauche, une coupée dans les falaises qui laisse voir un grand triangle de ciel épinglé d'étoiles ou l'un des sommets de la sierra Nevada avec son diadème de neiges éternelles.
Une fois la route éprouve le besoin de changer de côté: vite elle se précipite au fond du ravin, traverse à gué le torrent et regrimpe au flanc de l'autre paroi. Ce gué, bien qu'en plein été, avait encore beaucoup d'eau... il doit être absolument impossible de passer là après la moindre pluie.
Enfin voici la descente sur Grenade. Mon Dieu! que ces anciens Espagnols qui construisirent cette ancienne route aimaient donc les pentes raides! Ce n'est plus une route, c'est une échelle. Ah! il ne faut pas longtemps pour être vidé des hauteurs où nous venons d'évoluer, dans la ville des derniers rois maures! Il était 10 heures du soir lorsque, trouvant enfin un sol horizontal, un joli boulevard tout neuf, nous stoppions à Grenade[ [17] devant l'Hôtel de Paris.
L'Hôtel de Paris est neuf, il est situé dans un quartier neuf comme lui, mais tout près du centre de la ville. Il donne sur un agréable boulevard et s'adosse à l'immense cathédrale des rois catholiques. Il est parfait sous tous les rapports, sauf pour ce qui concerne le service. Ah! pour le service, n'oublions pas que nous sommes en Andalousie et que les Andalous sont les gens les plus fainéants de la terre! En arrivant devant l'hôtel, la foule des domestiques accourt... et regarde mon mécanicien descendre nos bagages de la voiture; l'un d'eux, complaisant, lui indique où il faut les déposer; enfin, comme je m'impatiente, le même, toujours aimable, me suggère que je pourrais bien aider un peu à mon mécanicien! Je n'ai pas eu la force de me fâcher.
Mercredi, 21 août.
Le premier mouvement que fait le touriste en arrivant à Grenade est d'aller visiter l'Alhambra. Ce fut aussi ce que nous fîmes avant toute autre chose.
Le voyageur qui a entendu proclamer maintes fois les splendeurs de l'Alhambra est bien surpris de constater que ce palais, dont les merveilles ont été comparées aux féeriques descriptions des Mille et Une Nuits, a l'air extérieurement d'un vieux château fort se dressant au sommet d'une colline boisée.
Cette grosse forteresse aux murs jaunes, qui sont comme dorés par le soleil et les ans, qui n'a—vue de la ville—que le mérite de couronner pittoresquement sa colline, est intérieurement une merveille de décoration poussée aux dernières limites de la finesse et du goût. C'est un écrin grossier cachant la plus riche et la plus belle collection de pierres précieuses!
Il y a malheureusement peu de gens qui connaissent l'Alhambra. Car il n'y a guère plus d'un demi-siècle qu'on a commencé à lui rendre la justice qui lui était due et qu'un courant définitif d'attention s'est porté sur le monument le plus précieux qui nous reste de la civilisation arabe, la plus puissante et la plus développée qu'ait jamais connue la chaude Ibérie.