Les maisons de la ville s'arrêtent au pied d'une colline aux flancs couverts de verdure et dont le sommet, étalé en large plateau, est entièrement occupé par l'Alhambra. D'un côté la pente s'incurve en un étroit vallon rempli de grands arbres et remonte aussitôt à l'autre colline supportant les Tours Vermeilles. Du côté qui longe la vallée du Darro la paroi est à peu près à pic: les murs du palais arabe bordent immédiatement le précipice et dominent de très haut toute la ville. De Grenade on aperçoit toujours l'Alhambra sur sa colline et suivant l'endroit de la ville où l'on se trouve, on a une vue différente du pittoresque palais. De là-haut on jouit d'une admirable vue sur Grenade.

C'est par le vallon ombreux qui se cache entre la colline de l'Alhambra et celles des Tours Vermeilles qu'on monte au palais des califes.

De la plaza Nueva part une étroite rue, la calle de Gomeres, dont la pente roide, entre de curieuses maisons à balcons grillés, conduit à la Porte des Grenades (Puerta de las Granadas). Cette porte doit son nom à trois grenades sculptées à sa partie supérieure; elle fut édifiée par les catholiques. Elle produit grand effet, car, dès qu'on a franchi son seuil, on débouche dans la verdure et les frais ombrages qui remplissent le vallon. Ici, c'est un enchantement pour le voyageur qui, hier, traversait d'arides et brûlants déserts, et se trouve subitement dans cette oasis.

La fraîcheur règne constamment sous ces ombrages; les arbres qui, serrés, croissent dans le val, ont été jusqu'au niveau des collines chercher leur part de soleil, de sorte qu'ils s'élèvent à de prodigieuses hauteurs et procurent au promeneur, en même temps que la fraîcheur, un calme et un silence absolus. Des ruisseaux innombrables courent rapides sur la pente et bruissent dans leurs rigoles de cailloux pointus. Des feuilles, de la verdure, de l'ombre, de l'eau à profusion dans un pays torride, voilà le cadre qu'avaient créé les roi maures pour entourer leur palais. De toutes parts on voit jaillir des sources murmurantes, l'eau coule sans cesse sous la feuillée... mais je crois que je me répète... non, je raconte ce que j'ai vu.

On arrive ainsi devant la fontaine de Charles-Quint, qui est un très gracieux édifice Renaissance construit par Pedro Machuca, le même artiste qui érigea la porte des Grenades sous laquelle nous avons dû passer tout à l'heure. L'empereur hispano-germanique affectionnait, paraît-il, bien fort l'Alhambra, car nous verrons ses traces à chaque pas. Il voulait embellir et aménager pour lui-même l'ancien séjour des princes maures. Sa sollicitude ne produisit malheureusement pas toujours d'heureux effets et les merveilles arabes eussent gagné à rester uniques et pures en leur splendeur.

Nous voici maintenant à côté des murailles de l'Alhambra; laissant à gauche la Porte de la Justice, grande tour d'aspect complètement féodal, qui fut construite sous le sultan Abdul Hadjiadj en 1348 et qui était la porte extérieure du palais sous laquelle les rois maures auraient rendu la justice, nous arrivons sur la Plaza de las algives, devant la façade du palais mauresque.

Au milieu de la place il y a un large puits communiquant avec des citernes et auprès duquel un préposé vend aux touristes le traditionnel verre d'eau de l'Alhambra: cette eau, glacée, est effectivement d'un goût très agréable.

En fait de palais arabe, la première chose qui frappe les regards en arrivant sur cette place est la façade imposante du palais de Charles-Quint. L'empereur qui, comme je l'ai dit, affectionnait l'Alhambra, voulut s'y construire un palais à lui. Pour cela, il démolit une partie—heureusement peu importante—des dépendances arabes et fit édifier un vaste bâtiment carré. Le palais de Charles-Quint n'est pas à sa place ici, il jure, il choque. Il faut cependant avouer qu'exécuté suivant les admirables lignes de la renaissance italienne, il constitue un pur chef-d'œuvre de goût, de force et d'harmonie. L'intérieur est disposé en immense cour circulaire, bordée d'une élégante colonnade, au milieu de laquelle devaient se donner des tournois et surtout des courses de taureaux. Il est inachevé, la toiture manque. Ce fut encore le même Pedro Machuca qui fournit les plans du palais, mais le principal artisan en a été le grand artiste qui avait nom Alonso Berruguete.

La façade du palais arabe se remarque à peine. Les habitations mauresques n'avaient aucune décoration extérieure: des murs nus, crépis, sans fenêtres; tout le luxe était réservé pour l'intérieur, toutes les ouvertures donnaient sur les élégants patios. Quand on pénètre, l'impression, plus subite, n'en est que plus forte.

D'éminents écrivains ont fait de l'Alhambra de Grenade des descriptions après lesquelles il n'y a rien à dire. Lisez surtout Théophile Gautier et vous connaîtrez le palais aussi bien que moi. Après eux, après lui surtout, je ne me permettrais pas d'en essayer une nouvelle description, si timide puisse-t-elle être. Mais je voudrais dire cependant ce que j'ai éprouvé en parcourant cette succession de merveilles.