L'Alcazar de Séville n'est pas un aussi précieux monument de la civilisation arabe, car il fut en grande partie refait par les Castillans; il n'en est pas moins œuvre authentique, ses restaurations étant le fait d'artistes arabes employés dans ce but par les princes catholiques. Le roi légendaire de Séville, Pierre le Cruel (1350-1369), fut le principal restaurateur de l'Alcazar; son successeur Henri II[ [22] contribua aussi pour beaucoup à la réédification de l'ancien palais des rois maures. Enfin Isabelle la Catholique, puis Charles-Quint continuèrent et terminèrent les travaux, toujours avec le concours des Maures et de leurs derniers descendants espagnols.

L'extérieur, comme pour tous les palais mauresques, est celui d'une forteresse. Rien n'éveille l'idée des splendeurs de l'intérieur,... les jardins, les fameux jardins eux-mêmes, sont entourés de très hautes murailles.

A l'intérieur c'est un peu la même chose que ce que nous avons vu à l'Alhambra, mais plus homogène, car c'est un palais et non une série de palais juxtaposés comme l'Alhambra. Ici les travaux sont mieux conservés mais moins harmonieux, moins fins: on sent que c'est plutôt de la copie d'art que de l'art proprement dit.

Les célèbres jardins de l'Alcazar, ces lieux enchantés où se plaisaient les califes et leurs favorites, ont été profondément modifiés par Charles-Quint. Ils n'en sont pas moins encore un séjour qui donne une idée de ce que pourrait être le Paradis de Mahomet.

Nous errâmes longtemps dans ces délices des rois mau-au-au-res. Orangers aux fruits d'or, longs boulevards de myrtes odorants, allées de buis taillés comme le marbre, interminables palmiers portant là-haut, tout là-haut, des quantités de grappes de dattes qui seront mûres en novembre, bananiers, eucalyptus, cactus, verveines, rosiers et caroubiers, allées ombreuses, fontaines jaillissantes, kiosques de repos, tout est conçu, exécuté, réussi, pour le plaisir des yeux, le repos du corps, la satisfaction des sens.

Si l'Alcazar représente le style mudéjar décadent[ [23], la cathédrale est du gothique dans toute sa puissante beauté. Cette fois, voilà une œuvre catholique espagnole qui est de bon goût. C'est simple et gracieux et cependant gigantesque; la cathédrale de Séville est un des plus vastes édifices gothiques religieux qui soient au monde. L'intérieur de l'immense nef, surmontée d'une coupole énorme, si énorme qu'elle s'écroula plusieurs fois, est pleine d'ombre mystérieuse; la lumière y arrive pâle et tamisée par d'étroits vitraux qui sont de pures merveilles. Les courbes gracieuses des arcs gothiques qui surmontent les larges colonnes vont se perdre dans l'obscurité du sommet formant comme un ciel brumeux et imprécis au-dessus du chœur de la capilla mayor. Il faudrait des heures et des heures pour voir comme il le mérite l'intérieur de cette cathédrale qui est un véritable et précieux musée de peinture et de sculpture.

Extérieurement, la masse énorme semble un peu lourde, mais à son côté la Giralda produit un effet si superbe!

La Giralda est un ancien minaret arabe devenu clocher catholique. Jadis la grande mosquée de Séville étalait ses splendeurs sur l'emplacement où s'érige aujourd'hui la cathédrale; seule, la tour du muezzin fut conservée par les Castillans qui ornèrent son sommet d'une statue de la Foi, mobile sur un pivot, formant girouette (giraldillo) et qui a donné son nom à la tour. La Giralda est le plus beau monument mauresque de Séville, elle date du douzième siècle, au temps de la domination des almohades de Barbarie. Elle a près de 100 mètres de haut et de très loin dans la campagne signale au voyageur la capitale de l'Andalousie.

Les soirées sont délicieuses à Séville. Si dans la journée, pendant la grosse chaleur, on voit peu de monde dans les rues, dès que le soleil commence à se coucher, Sévillans et Sévillannes s'empressent de quitter leurs maisons et s'épandent sur les boulevards et sur les places. La nuit tombée, on reste stupéfait de voir l'animation vraiment fabuleuse qui règne sur tous les points importants de la cité. Bien que Séville soit grande et peuplée, on se demande d'où peut bien sortir tout ce monde-là! Alors les musiques militaires ou civiles commencent leurs concerts, les cinématographes en plein air crépitent et balbutient, chanteurs et chanteuses braillent sur des estrades de planches, les castagnettes retentissent et les danses commencent. Il faut avoir vu soi-même pareille animation pour s'en faire une exacte idée. Hier au soir, en arrivant, nous crûmes qu'il y avait fête à Séville; pas du tout, c'est tous les soirs de l'année comme cela!

Majos et Majas s'en vont côte à côte dans la foule crapuleuse et hurlante. Sévillans et Sévillannes de marque, qui toute la journée s'étaient tenus calfeutrés dans la fraîcheur des patios, arborent chapeaux et mantilles, montent dans leurs équipages et vont interminablement faire la navette sur le paseo de las Delicias, immense boulevard ombreux et toujours bien arrosé qui longe le Guadalquivir depuis l'ancienne tour mauresque de l'Or jusqu'au parc Marie-Louise.