Jusqu'à une heure avancée dans la nuit l'intense animation règne joyeuse et bourdonnante.

Lundi, 26 août.

Nous aurions vivement désiré visiter la fameuse Manufacture de Tabacs de Séville. Nous apprîmes avec regret que la visite n'était pas autorisée en été, car alors, par suite de la chaleur, les cigarières y travaillent à peu près nues, motif qui ne fit qu'augmenter singulièrement les regrets de mon ami Adrien!

Dans la journée, les rues et les places les plus larges, et par suite les plus exposées aux rayons du soleil, sont à peu près désertes. Toute l'animation de Séville se concentre alors dans l'étroite calle de las Sierpes. C'est la rue des affaires, des banques, des cafés et des cercles. Interdite aux voitures, couverte d'immenses tentes ou toldos allant d'une maison à l'autre et qui la protègent complètement des rayons solaires, elle semble alors le rendez-vous de tout Séville depuis le négociant, le courtier, l'employé qui s'y rendent pour leurs affaires, l'élégant désœuvré qui va au cercle, la jolie Sévillanne qui parcourt curieusement les magasins, le flâneur qui s'installe au café, les toreros qui ne trouvent plus que là des gens pour admirer leurs effets de torse et de fesses, les majas en quête d'amoureux, les sauvages paysans andalous venus en leurs retardataires mais si pittoresques costumes pour vendre quelque récolte, les vieilles duègnes fardées et horribles accomplissant une louche commission, les cigarières qui toutes à la tâche ne sont retenues par aucune heure fixe à la manufacture, les gitanas, les gamins et, par-dessus tout, les mendiants qui suivent toujours la foule et enfin jusqu'aux touristes comme nous qui viennent curieusement regarder ce peuple bigarré qui s'agite.

Ce qui frappa encore le plus les susdits touristes, c'est que tout le monde se gratte, mais se gratte perpétuellement... les habitants de Séville doivent être infestés de petites bêtes! Les pauvres touristes, sans doute par esprit d'imitation involontaire, finirent par se gratter aussi!

Après un déjeuner que je dois proclamer exquis, nous avons quitté l'Hôtel de Madrid, à 3 heures du soir. L'auto nous emporte maintenant vers l'extrême-sud de l'Espagne: Cadix, Algésiras, Gibraltar. Primitivement je comptais aller de Grenade à Malaga, Gibraltar et Cadix, puis de là atteindre Séville, mais il me fallut changer mon itinéraire. A Grenade, j'appris en effet que la route nouvelle n'était pas encore achevée entre Malaga et Gibraltar et que la vieille, la route aux surprises dont nous nous serions cependant accommodés, était momentanément coupée irrémédiablement sur plusieurs points. Je fus donc obligé de prendre le nouvel itinéraire suivant: Grenade, Cordoue, Séville, Cadix et Gibraltar pour revenir ensuite de Gibraltar à Séville. Cela allongeait notre parcours de 200 kilomètres environ, mais sur le total nous n'en étions pas à cela près!

Il faut refaire jusqu'à Alcala de Guadaira la mauvaise route par laquelle nous sommes arrivés. A Alcala, on prend à droite la route royale de Madrid à Cadix; celle-ci est immédiatement meilleure, quoique bien raboteuse encore.

On atteint assez rapidement Utrera, grand pueblo à l'air cossu, mais dont la voirie est réellement trop insuffisante: on fait de véritables plongeons successifs dans de grands trous situés bien au milieu des rues. Mais dès la sortie de la petite ville on trouve une route lisse comme un tapis où l'on roule vivement; il y a bien de loin en loin quelques caniveaux, mais on peut réellement faire de la vitesse.

Le pays, un vrai désert, est longuement vallonné. On circule au milieu des plantes désertiques, on ne rencontre âme qui vive, pas le moindre village, pas même des chemineaux. De temps en temps de grandes manadas de taureaux. Nous avons dû traverser un de ces troupeaux qui avait envahi la route; aucune des redoutables bêtes ne manifesta d'hostiles intentions à notre égard. S'ils avaient voulu cependant, leurs cornes effilées seraient entrées dans le radiateur comme dans du beurre!