En approchant de Jerez la route redevient défoncée, mais sur quelques kilomètres seulement. Nous remarquons non sans surprise qu'il n'y a pas énormément de vignobles autour de la ville dont les caves sont si célèbres, des champs incultes surtout et beaucoup de figuiers de Barbarie.

Nous traversons Jerez sans nous y arrêter; la ville, jolie et riche, mérite une visite, aussi nous proposons-nous d'y faire étape au retour.

Un peu après la sortie de la ville, on trouve un carrefour où de nombreuse routes s'en vont dans toutes les directions sans qu'aucun poteau indicateur puisse montrer la bonne; après nous être renseignés auprès d'indigènes que la charitable Providence avait placés là tout exprès, nous prenons franchement à gauche la direction de Cadix. Les Espagnols de là-bas prononcent Cadi avec une intonation naïve qui nous amusait beaucoup chaque fois que nous avions à les interpeller pour demander notre chemin.

Toujours la campagne nue; aucun arbre ne vient rompre la monotonie du désert. On ne rencontre que quelques rares paysans montés sur de petits burros, qu'ils excitent de leur continuel: arrea, arrea. Sur la route très bonne, l'auto glisse silencieuse et douce.

Sur la droite, le soleil vient de plonger sous l'horizon, laissant derrière lui une lueur pourpre d'incendie; subitement c'est la nuit, sans transition on a passé du jour à l'obscurité, de la lumière éclatante à la nuit sombre et sans lune.

Au morne silence de tout à l'heure a succédé un vague grondement, plutôt un murmure, et des émanations âcres, mais agréables, nous viennent par bouffées: c'est l'Océan tout proche qui s'annonce.

Nous arrivons à l'entrée d'une ville brillamment éclairée, c'est Puerto de Santa-Maria: une ville toute en longueur, une interminable rue resplendissante de lumières, très animée, mais encore plus mal pavée; nous n'en finissons pas de traverser cette ville sans fin et quand nous arrivons au bout, un habitant interrogé nous annonce que nous nous sommes trompés, et que pour aller à Cadix, Cadi, il aurait fallu tourner à gauche avant l'entrée de la ville. Très bien! il nous faut maintenant refaire en sens inverse l'interminable rue aux pavés pointus parsemés de trous, jusqu'au commencement de la ville où nous trouvons effectivement la bonne route.

Puerto de Santa-Maria est une des villes curieuses et bien spéciales qui se sont établies en couronne autour de la baie de Cadix. C'est une ville importante de 20 000 habitants et riche de caves qui sont presque aussi célèbres que celles de Jerez. Elle est située au bord du Rio Guadalete et à son embouchure dans l'Océan, ou mieux dans la baie de Cadix qui en est l'antichambre commode et bien abritée. C'est une ville antique; ses habitants s'honorent de descendre d'une colonie grecque qui vint s'établir là plusieurs centaines d'années avant Jésus-Christ.

En sortant de la ville on traverse un grand pont sur le Guadalete, d'où l'on découvre, le jour, toute la première partie de la baie de Cadix. Il fait nuit, mais si nous ne voyons pas la mer nous apercevons au loin, au delà des flots, une vaste illumination qui semble suspendue dans les airs: c'est Cadix dans son île, au bout de sa pointe. Oh! cela ne veut pas dire que nous sommes arrivés, nous avons encore à contourner toute l'immense baie, puis à suivre l'étroite bande de terre au bout de laquelle Cadix est comme à l'ancre en pleine mer; cela représente bien encore une heure ou deux suivant l'état de la route.

Celle-ci continue cependant toujours très roulante.