L'auto file tout droit à la cathédrale. Cette grande masse gothique est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. La décoration est très riche et cependant ne choque pas les yeux... Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.

Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.

Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameux Christ du Burgos, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce Christ est un cadavre empaillé.

A gauche dans le transept on voit le prestigieux escalier de la coronnerie, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte donnant sur la rue de Fernand Gonzalès, plus élevée de 10 mètres que le sol de la cathédrale.

La Capilla Mayor est entourée d'une couronne de chapelles dont chacune est digne d'attention. Les principales sont celles de Santiago qui sert d'église paroissiale et du Connétable où sont enterrés dans de superbes mausolées le connétable don Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haro et sa femme dona Mencia de Mendoza.

Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voir le coffre du Cid; c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus exactement du village de Bivar, situé non loin de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville nommés Vidas et Rachel et leur tint ce langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonne de sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisir cent marcs d'or et six cents d'argent, puis lui firent signer des lettres par lesquelles il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le surplus[ [37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de ses razzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la description de la légende.

Du cloître on pénètre aussi dans la salle Capitulaire, où l'on voit un tableau du Greco, le Christ à l'agonie, étreignant de douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.

Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matin et de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!

Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la cathédrale.

Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions seule depuis des semaines.