La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.

La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide, le rio Oroncillo, s'est creusé un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement serrés les uns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous sommes dans les gorges de Pancorbo, jadis célèbres par les exploits des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français et Anglais au temps de Napoléon Ier.

A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que l'on traverse à Miranda de Ebro. Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, bientôt.

Miranda est une petite ville sale et enfumée, entourée de vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.

Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée en Espagne, depuis l'obstaculo de Puycerda, c'est la première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.

Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'est Vitoria où nous pénétrons à 8 heures[ [38].

L'Hôtel de Quintanilla a la réputation d'être le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant. En réalité il est d'une propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.

Mardi, 10 septembre.

Vitoria a l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.

La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe, et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!