Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne... au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!

Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province de Navarre. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière de la province de Guipuzcoa. Il y a bien là encore un autre péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et mystérieux.

Un peu avant Idiazabal on traverse en lacets et en rampes multiples une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est plus le paysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un avant-goût des Pyrénées.

On passe ensuite dans une charmante vallée où coule le rio Oria.

Tolosa est sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne, moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui l'entourent.

Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes de la côte.

Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui supporte le Parc et le Château du Roi et Saint-Sébastien, la ville nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et se faire voir.

Nous déjeunâmes à l'Hôtel Continental, le premier d'entre tous ces caravansérails du chic où l'on paie cher, mais où l'on est bousculé par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient où l'on vient, parce qu'on y vient!

De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café, je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un des plus beaux coins de la terre.

La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.