La capitale du vaste empire d'Autriche-Hongrie est une bien charmante ville. Elle a réellement l'allure d'une capitale. L'aspect grandiose de ses proportions, la largeur et la beauté de ses rues, la multiplicité de ses monuments somptueux commandent l'admiration. Il se dégage de cette ville un charme captivant: ses habitants sont affables, proprement et élégamment habillés, leur politesse est exquise et bien faite pour nous surprendre, nous Français, qui nous sommes modestement proclamés le peuple le plus poli de la terre; les jolies femmes circulent par essaims gracieux et légers sur un macadam d'une propreté méticuleuse, d'une propreté à faire pâlir de honte nos voiries françaises, et s'arrêtent, curieuses, devant des magasins fastueux, arrangés avec un goût inimitable. Les voitures, qui passent rapides sous les ombrages du Ring, sont merveilleusement attelées, leurs chevaux, fringants et légers, sont de cette admirable race austro-hongroise dans laquelle on perçoit circuler le sang de feu des ancêtres arabes. Il n'est pas jusqu'aux simples fiacres qui ne se donnent des allures luxueuses et qui filent comme le vent.

Pourquoi l'automobile a-t-elle pris si peu de développement à Vienne? Mystère. Dans une ville élégante comme cette capitale les autos devraient circuler nombreuses sur ses belles avenues; il y en a peu, presque pas. Quand on arrive de Munich où l'on a vu autant d'autos que de voitures attelées, où la majeure partie des voitures de place sont des auto-taxis, on reste surpris de ne voir ici que de rares automobiles particulières. Les garages,—conséquence naturelle,—qui sont si nombreux et si vastes en France et en Allemagne, sont ici à peu près inconnus: quelques bouges étroits et graisseux, véritables coupe-gorge automobiles, où l'on reçoit des coups de fusil sérieux. Mais j'ai comme la sensation que les Viennois se mettront bientôt à la locomotion nouvelle et qu'alors, avec leur goût inné du luxe, ils rattraperont vite le temps perdu.

Les habitants de Vienne et de la basse Autriche sont des Allemands, n'est-ce pas? Allemands par la race et Allemands par la langue. Eh bien! je les trouve aussi loin du véritable Teuton qu'un Italien est différent d'un Slave. L'Autrichien n'a point cette lourdeur morale et physique, cette pédantesque arrogance, ce dogmatisme, ni cette force brutale de bel animal bien constitué qui distinguent le véritable Allemand. Le Teuton est généralement dépourvu de l'élégance, de l'urbanité, et de tous ces raffinements tant matériels qu'intellectuels qui caractérisent le Viennois. Les goûts sont dissemblables, les aspirations opposées et cependant nous voyons, depuis plusieurs années, l'Autriche à la remorque de l'Allemagne. Mystère de la politique!

L'Autriche-Hongrie est l'assemblage le plus disparate de peuples et de races. Cet empire, qui semble n'avoir qu'un régime politique possible, le fédéralisme, a toujours cherché à réaliser l'unité par la germanisation. Et si l'on songe que l'élément allemand est la minorité, on peut dire, sans crainte de trop se tromper, que là est sa faiblesse, là sa cause de future dissociation si des événements imprévus ne viennent pas changer radicalement cette politique et obliger les Habsbourg à donner à leurs peuples une constitution plus conforme à la diversité de leurs races.

Le prince de Metternich, parlant de l'Italie, disait jadis: «C'est une expression géographique.» Eh bien! l'expression géographique est devenue depuis une grande nation. Le diplomate autrichien avait-il réfléchi que sa métaphore convenait encore mieux à son propre pays? Et quelle belle réponse que cette phrase d'Elisée Reclus: «...L'Austro-Hongrie n'a point d'unité nationale. Si les liens de force qui retiennent les unes aux autres les diverses parties de la monarchie venaient à se briser, et si les pays qui la composent reprenaient leur vie autonome, le nom d'Austro-Hongrie disparaîtrait aussitôt; il ne subsisterait même pas à titre d'expression géographique, comme se maintinrent ceux de la Grèce et de l'Italie durant les siècles de servitude[ [4]

La monarchie austro-hongroise n'est donc que la réunion de divers peuples de races différentes sous l'autorité forcée d'un prince étranger. N'est-ce pas d'une ironie frappante? Car enfin les Habsbourg ne peuvent logiquement émettre la prétention d'être les compatriotes de leurs sujets, la plupart leur sont étrangers; tout au plus peuvent-ils se réclamer de la haute et de la basse Autriche dont ils sont archiducs.

Sait-on que l'empire comprend près de soixante pays différents, parlant treize langues, habités par seize peuples appartenant à sept races bien distinctes[ [5]? Sait-on que dans cette tour de Babel l'élément allemand n'entre que pour un quart, que les Hongrois ne comptent que pour un sixième et que la grande majorité est slave?

On peut donc dire que l'empire austro-hongrois est slave. Si sa tournure actuelle est allemande, c'est que la force y contraint encore la véritable nationalité. Mais voyez un beau jour tous ces peuples, enfin formés à la civilisation, s'agitant pour la liberté, mettez un peu d'ensemble dans leurs mouvements et dites-vous ce qui restera de la monarchie autrichienne.

Les événements qui se déroulent en ce moment dans les Balkans ne sont-ils pas un enseignement? La Bulgarie elle aussi est slave: elle secoue le joug des Turcs. La Serbie n'a-t-elle pas, il y a quelques ans, rejeté l'autorité ottomane? La dislocation de l'empire turc est commencée depuis le siècle passé; celle de l'Autriche-Hongrie viendra à son tour, n'en doutez pas... et pour les mêmes causes.

Il est d'usage courant aujourd'hui d'appeler plaisamment l'empire turc l'homme malade. L'Autriche est atteinte des mêmes germes morbides; Bismarck, avant d'en faire son alliée, l'avait naguère surnommée la femme malade, mot cruel mais combien juste et qui ira se justifiant de plus en plus.