Et c'est nous, Français, qui avons donné les premiers coups au colosse aux pieds d'argile. C'est Napoléon Ier qui rabaissa l'orgueil de la maison d'Autriche, qui réveilla l'idée des nationalités, qui prépara l'affranchissement de l'Italie, parachevé par Napoléon III. Je disais tout à l'heure que la dislocation de l'Autriche devait fatalement commencer bientôt, elle a commencé le jour où l'Italie est devenue libre... Mais ce qui me surprend toujours, c'est la manière courtoise, affable même, dont nous, Français, sommes accueillis par les Autrichiens. Ils semblent ne plus se souvenir des cruelles humiliations que nos armes et notre politique leur valurent en des temps qui ne sont cependant pas fort éloignés. Est-ce oubli, insouciance, est-ce indifférence par suite de leur trop vague nationalité, est-ce enfin courtoisie innée chez ce peuple si poli? Devons-nous blâmer, devons-nous admirer? Je croirais plus volontiers à la courtoisie, je pencherais plutôt vers l'admiration. Mais si le peuple semble ne plus se rappeler des malheurs dont nous fûmes la cause, on ne peut en dire autant de leur vieil empereur: celui-ci se souvient et sa diplomatie n'a jamais perdu une occasion de contrarier celle de la France.
La route impériale de Vienne à Brünn part du grand faubourg de Florisdorf, de l'autre côté du Danube et s'élève immédiatement au nord.
Dans la nuit qui avait précédé notre départ de Vienne il était tombé une de ces pluies d'été, courtes mais torrentielles, qui inondent en un clin d'œil, qui détrempent et ravinent les chemins. Nous avons trouvé cette route dans un état déplorable: boueuse, plein d'ornières et de trous remplis d'une eau jaunâtre que les roues de notre automobile projetaient au loin en rosées salissantes.
Le paysage était monotone et triste sous un ciel encore tout nuageux. Imaginez-vous une vaste plaine dénudée et, vers le nord-est, quelques vagues hauteurs. Mais cette plaine est le Marchfeld, et ces hauteurs constituent le plateau de Wagram!
La plaine du Marchfeld, dans laquelle Napoléon Ier gagna la bataille de Wagram, est donc située, aux portes de Vienne, entre le Danube au sud et une petite chaîne de collines allant de Neusiedel à Wagram au nord.
En mai 1809 Napoléon avait occupé Vienne pour la seconde fois. «C'était un beau triomphe que d'entrer dans cette vieille métropole de l'empire germanique au sein de laquelle l'ennemi n'avait jamais paru en maître. On avait, dans les deux derniers siècles, soutenu des guerres considérables, gagné, perdu de mémorables batailles, mais on n'avait pas encore vu un général victorieux planter ses drapeaux dans les capitales des grands Etats. Il fallait remonter au temps des conquérants pour trouver des exemples de résultats aussi vastes[ [6].»
L'empereur voulait terminer sa campagne par un de ces coups de foudre dont il semblait avoir le secret. Il avait décidé d'écraser en une seule victoire, devant Vienne, la grande armée autrichienne commandée par l'archiduc Charles qu'il poursuivait depuis Ratisbonne. Celui-ci était venu s'établir sur la rive gauche du Danube et avait occupé de fortes positions sur les hauteurs dominant la plaine du Marchfeld. Pour réaliser ses desseins Napoléon devait donc franchir le géant des fleuves européens devant l'armée ennemie et livrer bataille avec le fleuve à dos. On sait quelles dispositions admirables son immense génie lui inspira pour mener à bien cette entreprise qui ne semblait pas humaine tellement elle paraissait téméraire.
On sait qu'un instant repoussé, non par les hommes, mais par la colère du fleuve (le Danube débordant subitement avait coupé le pont de bateaux avant que l'armée française ait pu passer tout entière), il dut, avec une partie seulement de ses forces, contenir l'ennemi qui se croyait déjà vainqueur et après la sanglante et indécise bataille d'Essling[ [7], attendre patiemment à l'abri de l'île Lobau, qu'il avait transformée en forteresse, que l'irritation du fleuve autrichien se fût calmée.
En juillet, près de deux mois après la première tentative, le Danube était rentré dans son lit et Napoléon avait admirablement mis le temps à profit pour ranger toutes les chances de son côté. Le passage du fleuve fut effectué en une nuit par toute l'armée française qui apparut au lever du soleil marchant en ordre de bataille aux yeux stupéfaits des Autrichiens.