«La joie de nos soldats éclatait de toutes parts, bien que, le soir même, un grand nombre d'entre eux ne dussent plus exister. Le soleil, la confiance dans la victoire, l'amour du succès, l'espoir de récompenses éclatantes les animaient. Ils étaient enchantés surtout de voir le Danube vaincu, et ils admiraient les ressources du génie qui les avait transportés si vite et en masse si imposante d'une rive à l'autre de ce grand fleuve. Apercevant Napoléon qui courait à cheval sur le front des lignes, ils mettaient leurs schakos au bout de leurs baïonnettes et le saluaient des cris de: «Vive l'empereur[ [8]!»
Le passage du Danube avait eu lieu dans la nuit du 4 au 5 juillet 1809,—l'armée française qui avait ainsi défilé sur les ponts de bateaux comptait 150 000 hommes, 550 canons, 40 000 chevaux[ [9],—la journée du 5 juillet fut remplie par des combats préliminaires: Napoléon disposait ses troupes sur le terrain, il préparait la grande bataille qu'il avait voulue depuis si longtemps pour mettre fin à la campagne.
C'est le 6 juillet, à quatre heures du matin, que fut livrée la fameuse bataille de Wagram.
L'armée autrichienne s'étendait suivant un vaste arc de cercle allant de Neusiedel au Danube en passant par Wagram, Aderklaa, Gerarsdorf, Stamersdorf. Sa gauche s'appuyait au plateau de Wagram, position très forte à cause de la pente abrupte des bords de ce plateau et de la rivière, le Russbach, qui en longeait la base. Sa droite s'appuyait au Danube.
Qu'on jette les yeux sur une carte des environs de Vienne: la route impériale de Vienne à Brünn, que nous suivions en auto, traverse le champ de bataille presque en son milieu.
Les Français s'avançaient sur une ligne parallèle, en bas, dans le Marchfeld, tournant le dos au Danube.
La bataille s'engagea sur un front de 15 kilomètres; les deux armées étaient égales en nombre: 300 000 hommes s'assaillirent pendant que tonnaient 1 100 canons!
Le début de l'action vit nos troupes,—composées en grande partie de recrues jeunes et ne possédant pas le sang-froid des guerriers qui avaient gagné Austerlitz,—fléchir à mesure que progressaient les Autrichiens. La victoire allait-elle donc enfin sourire à ceux-ci tant de fois battus jusque-là? La prévoyance et le génie de l'empereur, l'héroïsme et la science de ses généraux, Masséna, Davout, Macdonald, Oudinot, Drouot, Lauriston, Friant eurent tôt fait de nous ramener l'avantage. A notre gauche Masséna, blessé, le corps enveloppé de compresses, commandant du fond d'une calèche où il gît étendu, se replie sur le Danube auquel il s'accroche solidement et reprend une vigoureuse offensive. Au centre Macdonald charge impétueusement à la tête d'un carré d'infanterie, enfonce le centre autrichien qu'écrase en même temps une formidable batterie de 100 pièces de canons. L'empereur, monté sur un cheval arabe blanc comme neige, parcourt en tous sens le champ de bataille sur lequel pleuvent les obus aveugles: chacun tremble pour sa précieuse existence. Davout, à notre droite, culbute la gauche des Autrichiens et s'empare du plateau de Wagram, réalisant ainsi la dernière phase du plan conçu par Napoléon. Partout nos troupes avancent pendant que reculent les Autrichiens: la perte des hauteurs de Wagram marque pour eux la perte de la bataille.
A trois heures après midi, l'archiduc Charles donnait l'ordre de la retraite; à quatre heures la bataille était finie: elle avait duré douze heures. Les Autrichiens avaient perdu 24 000 hommes dont 12 généraux; nous leur avions fait 9 000 prisonniers et pris 20 canons. Les pertes de l'armée française étaient de 15 000 tués ou blessés.
«C'était la plus grande bataille que Napoléon eût livrée par le nombre des combattants, et l'une des plus importantes par les conséquences. Ce qu'elle avait de merveilleux, ce n'était pas, comme autrefois, la quantité prodigieuse des prisonniers, des drapeaux et des canons conquis dans la journée: c'était l'un des plus larges fleuves de l'Europe franchi devant l'ennemi avec une précision, un ensemble, une sûreté admirables: c'étaient vingt-quatre heures de combats livrés sur une ligne de trois lieues avec ce fleuve à dos, en conjurant tout ce qu'avait de périlleux une telle situation: c'était la position par laquelle le généralissime tenait les Français en échec emportée, l'armée qui défendait la monarchie autrichienne vaincue, mise hors d'état de tenir la campagne. Ces résultats étaient immenses, puisqu'ils terminaient la guerre. Du point de vue de l'art, Napoléon avait dans le passage du Danube surpassé tout ce qu'on avait jamais exécuté en ce genre[ [10].»