Peut-être trouvera-t-on que je cite Thiers bien souvent, mais on me pardonnera, je l'espère, car notre grand historien est celui qui a décrit avec le plus de clarté et de vérité l'épopée napoléonienne. Son opinion me semble éclairer comme un flambeau le souvenir de ces grandes batailles.


Laissant derrière nous la plaine du Marchfeld nous filions rapidement sur la route cahotante. Les routes autrichiennes sont généralement fort mal entretenues, mais celle-là est particulièrement mauvaise. Elle est couverte de ces fâcheux dos d'âne que je retrouve chaque fois que je roule dans l'empire austro-hongrois et toujours avec un déplaisir nouveau, ces monticules bêtes qui semblent barrer le chemin sans raison et qui font bondir vers le ciel les voyageurs et leurs bagages en un touchant pêle-mêle. Ces ponts et chaussées autrichiens sont vraiment idiots! Sous prétexte d'empêcher les eaux de pluie de détériorer leurs routes ils ont imaginé, depuis fort longtemps sans doute, de barrer celles-ci tous les cent ou deux cents mètres par un épaulement qui les traverse dans toute leur largeur et qui a pour fonction de drainer les eaux et de les rejeter dans les fossés latéraux. Ces épaulements apparaissent dès que la route quitte, si peu soit-il, l'horizontale et il est évident qu'afin de remplir consciencieusement leur fonction ils sont d'autant plus prononcés que la pente de la route est plus grande. Vous voyez d'ici ce qui peut arriver à une automobile voulant aller un peu vite dans ce petit jeu de balançoires. Vous voyez surtout la tête que doivent faire ses passagers. Et maintenant vous pourriez peut-être croire que cette lumineuse conception des ingénieurs autrichiens produit un résultat plus utile que celui de faire sauter les malheureux voyageurs? Ah! bien oui! Leurs routes sont déplorablement ravinées par les pluies, rayées d'ornières, constellées de trous et leurs dos d'âne ne font qu'ajouter quelque variété à cette abomination. Dans certaines provinces, probablement soumises à la surveillance d'un ingénieur un peu moins épais, on voit les dos d'âne disparaître; le résultat est alors immédiat, avec eux disparaissent les ornières et les trous, la route redevient bonne, comme celles de France! Alors?

En avançant vers le nord, la plaine a fait place à de vastes ondulations. Le pays, quoique fort bien cultivé, paraît désert: on n'aperçoit pas d'habitations. Soudain, au fond d'un repli de terrain, on découvre tout un village dont les maisons, étroitement pressées les unes contre les autres et groupées autour de leur clocher semblent vouloir se cacher à tous les yeux. Puis plus loin, un autre village tout aussi caché au fond d'un vallon. Et toujours ainsi pendant des kilomètres et des kilomètres: de la route on n'aperçoit que des champs cultivés mais déserts, pas une habitation isolée, pas un village n'apparaît sur l'horizon; ce n'est que lorsque l'œil plonge dans un ravin que, tout au fond, l'on peut voir un village qui se dissimule; quelquefois même on distingue plusieurs villages groupés non loin les uns des autres dans le même sillon. Cette disposition si générale des habitations résulte à n'en pas douter des grands froids qui doivent sévir sur ces plaines découvertes: les maisons frileusement se pressent les unes contre les autres et s'abritent des vents glacés au fond des dépressions.

A Poisdorf, jolie petite ville qui paraît faite entièrement avec des maisons neuves, nous fîmes, en une modeste gasthaus, un déjeuner composé de saucisses de Francfort, de choucroute et d'œufs au jambon avec de la bière de Pilsen et du petit vin blanc rappelant le vin de Seyssel.

On pénètre en Moravie un peu avant Nickolsburg; la petite ville, toute claire avec ses maisons propres, n'a pas l'air de craindre le froid comme les villages que nous avions vus jusqu'ici: elle apparaît de fort loin, perchée au sommet d'une colline.

Les changements qu'on ne peut moins faire que de remarquer dans les gens et les maisons montrent qu'on se trouve dès lors dans un pays nouveau, non allemand.

Un peu plus loin, à Pöhrlitz, toutes les enseignes des magasins sont déjà écrites en tchèque, la langue de la Bohême. Les habitants sont grands et vigoureux, leurs faces énergiques, aux traits fortement accentués, mais ne manquant pas de beauté, leurs longs cheveux rigides et noirs, marquent une nouvelle race. Les costumes sont curieux, ceux des femmes surtout; si le mouchoir de couleur qu'elles portent sur la tête est plaisant de grâce pittoresque, je dois avouer que les jupes à énormes crinolines dont elles s'endimanchent leur donnent un aspect franchement ridicule.

Les habitants de la Moravie sont de même race que ceux de la Bohême; ceux de la Bohême s'appellent Tchèques, ceux de la Moravie sont dénommés Moraves ou plus généralement Slovaques; mais les uns et les autres sont des Slaves, leur idiome est commun, leurs mœurs semblables. Il y a naturellement une assez bonne proportion d'Allemands en Moravie, car là plus qu'ailleurs la germanisation sévit depuis longtemps, et les Moraves ont un réel mérite d'avoir pu conserver la supériorité numérique. Les Slaves de Bohême et de Moravie sont en effet à l'avant-garde de leurs frères vers l'Occident. Entourés d'Allemands, presque séparés des autres peuples slaves, c'est une des merveilles de l'histoire qu'ils aient su si bien se défendre contre leurs envahissants voisins: condamnés à l'héroïsme par leur position même, ils ont vécu contre toute vraisemblance[ [11]. L'histoire des Slaves répandus à la surface de l'Europe offre à chaque page des signes semblables de leur incroyable vitalité; c'est une race qui n'a pas encore fait son temps, c'est la dernière venue à la civilisation; qui nous dit qu'un jour elle ne saura pas se placer à la tête des peuples et courber à son tour sous le joug son actuel oppresseur: l'Allemand?

Depuis que nous sommes en Moravie, la route est devenue fort bonne; nous roulons sur un sol uni et dur, au milieu d'une rangée de grands arbres séculaires, mais dans un paysage toujours monotone et triste. Parfois une animation intense vient égayer nos regards: ce sont des bandes d'innombrables oiseaux, étourneaux, corbeaux et corneilles, qui s'élèvent en piaillant et qui forment de vrais nuages obscurcissant le ciel. Puis tout retombe dans le calme et la vie n'apparaît plus que sous la forme de très rares paysans allant à leurs champs, de lièvres apeurés qui s'enfuient dans les labours ou de compagnies de perdreaux qui s'élèvent à grand bruit d'ailes.