Brünn[ [12] nous apparut au loin sous un nuage noir de fumées qu'alimentent sans cesse de nombreuses cheminées d'usines.
La capitale de la Moravie est assez quelconque: la vieille ville est réduite à peu de chose et la cité nouvelle est propre, bien construite, mais sans originalité.
Ainsi que ses fumées l'indiquent assez, c'est une ville industrielle: ses usines s'occupent des diverses phases de la fabrication du drap. Les étoffes de Brünn jouissent d'une très grande réputation dans toute l'Autriche.
L'ancienne cité était entourée de fortifications qui ont été démolies et à la place desquelles on a tracé des boulevards et de jolis jardins. Dans la vieille ville je n'ai guère vu d'intéressant que l'ancien palais des Etats de Moravie (Landhaus), le vieil hôtel de ville (Rathaus), datant du seizième siècle, qu'on a trop modernisé, mais dont on a heureusement conservé un très beau portique ogival et un vieux beffroi à galerie couverte, l'église de Saint-Jacques (Jacobskirche), jolie nef très élancée, très aérienne du quatorzième siècle, qu'on a surmontée d'une flèche effilée et ornée de vitraux modernes aux couleurs trop crues. La place du Marché-aux-Choux (Krautmarkt) avec ses vieilles maisons, son sol fortement incliné, sa fontaine rustique et sa colonne de la Vierge est ce qui rappelle le mieux la ville ancienne qui disparaît peu à peu devant l'envahissement moderne.
Brünn est adossée à une colline dont le sommet supporte la forteresse du Spielberg, la fameuse prison d'Etat où furent enfermés tant de condamnés politiques. C'est à Silvio Pellico, journaliste et poète italien qui fut enfermé là de 1822 à 1830 et qui publia ensuite un long récit[ [13] de sa captivité, que le Spielberg doit surtout sa célébrité.
En 1820, Silvio Pellico fut arrêté à Milan pour avoir collaboré au journal le Conciliateur dont les idées étaient jugées subversives par le gouvernement de Vienne. L'Italie était encore courbée sous le joug autrichien, mais de longs frémissements faisaient prévoir les explosions de sentiments populaires qui devaient amener sa prochaine émancipation; le gouvernement autrichien contraignait par la terreur ces aspirations nationales, les procès politiques se succédaient sans interruption et les malheureux patriotes se voyaient, pour leurs idées, condamnés à mort ou à la détention.
Silvio Pellico fut condamné à mort, sa sentence lui fut lue à Venise sur la Piazzetta, mais sa peine fut commuée par l'empereur en quinze années de détention, de carcere duro, et en avril on l'enfermait dans un cachot du Spielberg. Il en sortit en 1830, gracié à moitié peine.
Pellico écrivit un récit détaillé et touchant de ses années de prison, son ouvrage eut un succès énorme à son apparition, il fut traduit en plusieurs langues et l'on peut dire qu'il contribua pour une bonne part au mouvement des esprits contre l'Autriche et qu'il prépara l'intervention armée de la France en faveur de l'Italie.
Cet ouvrage, quoique écrit sous une forme très modérée, trace un tableau affreux des misères et des souffrances que subissaient les condamnés politiques. Ecoutez Silvio: «Il est toujours douloureux de se voir contraint par le malheur à quitter sa patrie; mais la quitter chargé de fers, pour être conduit dans des climats affreux, destiné à languir pendant des années au milieu des sbires, est une chose si déchirante, qu'il n'y a pas de termes pour l'exprimer.» Il est évident que la Moravie, aux hivers glacés, aux longs mois de neige, devait paraître terrible à un Italien habitué au ciel si doux de la péninsule!
Plus loin, Silvio Pellico dit: «Le sinistre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de Moravie, et aujourd'hui la prison la plus sévère de la monarchie autrichienne. C'était une citadelle assez forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent lors de la fameuse bataille d'Austerlitz. Elle ne fut pas réparée de manière à pouvoir servir encore de forteresse, mais on releva une partie de l'enceinte qui était démantelée. Trois cents condamnés environ, pour la plupart voleurs et assassins, y sont renfermés et subissent, les uns le carcere duro, les autres le carcere durissimo.