«La peine du carcere duro consiste à être obligé au travail, à porter la chaîne au pied, à dormir sur de simples planches et à manger la plus misérable nourriture qu'on puisse imaginer. Subir le carcere durissimo consiste à être enchaîné d'une manière plus affreuse encore, avec un cercle de fer autour du corps et une chaîne fixée dans le mur, de manière que l'on peut à peine marcher le long de la triste planche qui sert de lit; la nourriture est la même.
«Nous, prisonniers d'Etat, nous étions condamnés au carcere duro.»
Et puis la description de sa nourriture: «Le dîner se composait d'une soupe détestable et de légumes accommodés avec une sauce telle que l'odeur seule donnait le dégoût. J'essayai de prendre quelques cuillerées de soupe, mais cela me fut impossible.» Silvio ne put jamais s'habituer à ce régime, il est probable qu'il serait mort de faim si le médecin ne lui eût fait obtenir le menu d'hôpital.
Il nous dit aussi comment les détenus étaient habillés: «Une paire de pantalons d'étoffe grossière, dont le côté droit était de couleur grise, et le côté gauche de couleur capucine; un justaucorps de deux couleurs disposées de la même manière. ...Les bas étaient en grosse laine; la chemise, d'une toile d'étoupes pleine de piquants douloureux,—un vrai cilice... Les bottines étaient à lacets, en cuir brut. Le chapeau était blanc. Les fers aux pieds complétaient cette livrée; ils consistaient en une chaîne allant d'une jambe à l'autre, et dont les bouts étaient réunis par des boulons que l'on riva sur une enclume.»
On a peine à croire à un traitement aussi dur—surtout aujourd'hui, en notre temps de philanthropie,—et l'on conçoit qu'un pareil récit était bien fait pour remuer les esprits et soulever un mouvement d'indignation contre l'Autriche.
Les malheureux condamnés politiques enfermés au Spielberg supportaient difficilement une pareille vie: tous eurent la santé ébranlée pour le reste de leurs jours, plusieurs restèrent infirmes à la suite des affectations contractées dans l'air vicié des cachots et plusieurs aussi moururent avant la fin de leur peine qui furent simplement enterrés au pied des murailles, sous les yeux de leurs frères, devant les étroites fenêtres des prisons.
Le Spielberg n'a plus aujourd'hui que sa triste renommée, ses prisons sont désertes depuis 1855; c'est maintenant une simple caserne, entourée de jardins desquels on a sur la ville de Brünn et sur la campagne une admirable vue qui s'étend loin, tout là-bas, vers Austerlitz.
Nous quittâmes Brünn de bon matin, par un temps couvert et humide, pour aller visiter le fameux champ de bataille. La chose nous était d'autant plus facile que la route impériale de Brünn à Olmütz, que suivait notre itinéraire, traverse en partie les positions occupées jadis par les deux armées.
A peine a-t-on suivi la grand'route pendant une dizaine de kilomètres qu'on est déjà sur le terrain de la bataille. Bien que ces lieux ne conservent pas de souvenirs apparents des mémorables combats dont ils servirent jadis de théâtre, ce pèlerinage à la Victoire est le plus émouvant que nous puissions faire, nous, Français, sur les champs de bataille de l'empire, tant par les souvenirs qui s'attachent à Austerlitz que par l'éclat incomparable qui se dégage de ce nom immortel.