Ne peut-on dire aujourd'hui qu'Austerlitz est la signification de la Victoire dans la plus complète acception du mot? Napoléon Ier le dit, lui, en ces termes le soir même de la bataille: «J'ai déjà livré trente batailles comme celle-ci; mais je n'en ai vu aucune où la victoire ait été si complète et où les destins aient été si peu balancés[ [14]

Ce fut par Austerlitz que Napoléon donna la plus vaste mesure de son génie. Tant dans les mois qui précédèrent la bataille, et pendant lesquels il s'achemina au résultat final avec une sûreté qui tient du prodige, que dans la bataille elle-même, le plus grand capitaine des temps modernes fit preuve de talents qu'on pourrait presque qualifier de surhumains.

En août 1805, Napoléon Ier est au camp de Boulogne, il va passer la Manche à la tête de l'armée formidable qu'il a rassemblée; ce n'est plus qu'une question de jours, d'heures peut-être, et la puissance de l'Angleterre va être abaissée, écrasée pour toujours. Un matin, une dépêche lui parvient qui lui apprend que sa flotte de Toulon, sur laquelle il comptait pour couvrir le débarquement, est entrée au Ferrol au lieu de poursuivre sa route vers la Manche. Jamais on ne vit son génie, si apte à apprécier les événements avec justesse et à s'en inspirer, donner des preuves de décision et de clarté comme en cette circonstance. Cette expédition d'Angleterre, ce cher projet qu'il caressait depuis si longtemps et auquel il avait consacré tant de soins et tant de labeurs, il y renonce subitement. Séance tenante, il dicte[ [15] le plan complet de la campagne d'Austerlitz. Son projet de descente en Angleterre vient d'être diminué d'une chance, il y renonce et le remplace par un projet de campagne en Europe où toutes les chances sont pour lui. Il n'atteindra pas l'Angleterre chez elle, mais il abattra encore ses alliées, l'Autriche et la Russie à nouveau coalisées avec elle. L'armée d'Angleterre rassemblée au camp de Boulogne prend immédiatement le nom de Grande Armée, nom que l'histoire lui a conservé. Quatre mois après la campagne était terminée à Austerlitz.

Une marche foudroyante, Ulm capitule, l'armée autrichienne du général Mack est détruite presque sans combat, Vienne est prise, l'empereur arrive à Brünn le 20 novembre et y fixe son quartier général.

C'est ici qu'il livrera la grande bataille qui terminera la guerre. Il fait étudier le terrain avec soin à ses généraux et attend...

L'armée coalisée sous les ordres du général russe Kutusof, ayant au milieu d'elle les deux empereurs de Russie et d'Autriche, est à Olmütz; elle est forte de 90 000 hommes. Le jeune empereur de Russie, Alexandre, est entouré d'une jeunesse présomptueuse et sans expérience qui se couvre de l'autorité du général allemand Weirother, doctrinaire sans valeur, et qui annihile à l'avance les conseils qui auraient pu sortir de l'expérience du vieux Kutusof; celui-ci débordé laisse faire.

L'Allemand Weirother avait persuadé aux Russes qu'il avait un plan des plus sûrs pour détruire Napoléon. Il s'agissait d'une grande manœuvre, au moyen de laquelle on devait tourner l'empereur des Français, le couper de la route de Vienne, le jeter en Bohême, battu et séparé pour jamais des forces qu'il avait en Autriche et en Italie[ [16].

Les Austro-Russes abandonnent la très forte position qu'ils occupaient à Olmütz et s'avancent sur Brünn pour attaquer les Français.

A leur approche, Napoléon qui occupait des positions fort en avant de Brünn rétrograde un peu et envoie un parlementaire au tsar pour lui faire des ouvertures de paix. Ces deux mesures avaient pour but de tromper l'ennemi et d'encourager encore sa présomption belliqueuse devant une hésitation simulée.

Mais Napoléon a déjà choisi l'emplacement exact de la bataille: en avant de Brünn, en deçà du village d'Austerlitz, dans l'angle formé par les routes de Brünn à Vienne et de Brünn à Olmütz qui se dirigent la première du nord au sud et la seconde de l'ouest à l'est.