Les ennemis, persuadés qu'il hésite à livrer bataille, viendront l'attaquer; mais c'est lui qui attaquera. Confiants, ils s'avancent au-devant du piège qu'il leur a tendu. Le plan, le fameux plan de l'Allemand Weirother, ne fut communiqué aux généraux austro-russes que dans la nuit qui précéda la bataille. Depuis deux jours Napoléon l'avait déjà deviné aussi clairement que s'il l'avait lu et il avait disposé en conséquence toutes les parties de son piège.

Pour opposer aux 90 000 Austro-Russes, Napoléon, le 1er décembre, avait à sa disposition 70 000 Français.

La position de l'armée française commençait à gauche à des mamelons couverts de sapins situés un peu au delà de la route d'Olmütz, le petit village de Bosenitz se trouve sur l'un d'eux dont le sommet est couronné par une chapelle; elle s'abaissait ensuite progressivement vers une plaine ondulée où elle joignait un ruisseau, le Goldbach, formé par la réunion de deux petits cours d'eau, le Velatitzbach et le Rickabach sortant de ravins encaissés situés en arrière du front des Français; le Goldbach arrose les petits villages de Puntowitz, Kobelnitz où il forme un petit étang, Sokolnitz, Telnitz; la position des Français courait le long du ruisseau, en arrière des villages, puis passait derrière deux grands étangs dits de Satschan et de Mönitz et enfin aboutissait à la route de Vienne.

L'armée austro-russe était venue occuper les positions suivantes: sa droite était à cheval sur la route d'Olmütz, un peu en avant du village d'Holubitz, son centre occupait une ligne de hauteurs dont la pente était douce en arrière du côté d'Austerlitz, mais très abrupte à l'avant, c'est-à-dire en face de l'armée française; au pied de ces hauteurs se trouve le petit village de Pratzé; enfin la gauche austro-russe était dans la plaine appuyée à l'étang de Satschan. Le village d'Austerlitz est donc franchement en arrière de la position occupée par l'armée coalisée.

Les deux armées se trouvaient en présence, sur deux lignes parallèles, séparées par la dépression dans laquelle coule le Goldbach.

Le plan de Weirother était le suivant: tout en engageant le combat sur la totalité du front, masser la majeure partie des troupes austro-russes vers leur gauche, les faire descendre en colonnes compactes dans le ravin, franchir le Goldbach, occuper les villages situés sur ce ruisseau, tourner la droite des Français, s'avancer sur leurs derrières et les couper de la route de Vienne.

Le plan de Napoléon n'était que la conséquence du précédent. D'abord il avait dégarni presque entièrement sa droite afin d'engager l'ennemi à persévérer dans ses projets; lorsque la bataille serait engagée, quand Russes et Autrichiens auraient bien donné dans le piège qu'il leur avait tendu et quand le gros de leurs forces aurait évacué les hauteurs dominant Pratzé, il prendrait une vigoureuse offensive au centre et occuperait à son tour ces hauteurs qu'il considérait dès lors comme la clef de la bataille; lorsque ce projet aurait réussi, l'armée ennemie se trouverait coupée en deux, ses deux tronçons pourraient être facilement écrasés par nos corps qui les envelopperaient, la bataille serait gagnée. Afin d'assurer la réussite de son plan, Napoléon avait mis en ligne six divisions seulement sur dix dont il disposait; il conservait les autres en réserve et avait ainsi 25 000 hommes dont il pourrait se servir en temps opportun.

La veille de la bataille, le 1er décembre au soir, Napoléon adressa à ses soldats un ordre du jour qui est resté célèbre parmi ses plus célèbres; il était tellement sûr de lui et des dispositions qu'il avait prises qu'il ne craignait pas d'indiquer à la fois et son plan et celui des ennemis: ... Les positions que nous occupons sont formidables; et, pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc... N'est-ce pas que les deux plans sont résumés dans ces quelques mots? La fin de l'ordre du jour indiquait assez que cette bataille qu'il allait livrer sur le terrain qu'il avait lui-même choisi et étudié terminerait la guerre: ... Cette victoire terminera la campagne, et nous pourrons reprendre nos quartiers d'hiver où nous serons joints par les nouvelles armées qui se forment en France, et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi.

Jamais l'empereur n'avait manifesté une confiance aussi absolue la veille d'une bataille; plusieurs fois dans la journée on l'entendit s'écrier: «Avant demain soir cette armée est à moi[ [17]», et son bras tendu désignait les positions ennemies.

A la nuit, il fit une promenade dans le camp pour juger de l'effet que sa proclamation avait produite sur les troupes. Reconnu, il se vit entouré et escorté par ses soldats qui allumèrent des torches de paille au bout de leurs baïonnettes; en un instant tout le camp fut illuminé et le souverain termina sa tournée au milieu d'ovations indescriptibles; curieuse coïncidence: ce jour était la veille du premier anniversaire du sacre.