La nuit fut horriblement froide, comme doivent être froides les nuits d'hiver dans ces plaines glaciales de Moravie. Dès quatre heures du matin, Napoléon, qui avait établi son quartier général sur une hauteur dominant le village de Schlapanitz appelée le plateau de Zuran, sortit de sa tente. Il faisait une nuit obscure: il put constater que là-bas, sur les hauteurs de Pratzé, les feux de bivouac des Austro-Russes étaient presque éteints et un bruit de caissons et de chevaux lui apprit que l'armée ennemie était déjà en mouvement; l'armée française allait s'ébranler à son tour. Au lever du jour l'action était commencée, un épais brouillard empêchait encore de rien voir mais la fusillade crépitait dans le ravin du Goldbach.
L'armée austro-russe avait commencé son mouvement par une offensive très marquée. Les troupes françaises, contenues à grand'peine par l'empereur, se tenaient sur la défensive.
Enfin le brouillard se dissipa et le soleil apparut. C'était le soleil d'Austerlitz, à tout jamais célèbre. Ses rayons, éclairant tout le champ de bataille, montrèrent à l'empereur ravi l'armée ennemie engagée à fond dans la manœuvre qu'il avait prévue et dont il attendait l'exécution avec une si vive impatience. Les hauteurs de Pratzé étaient à peu près évacuées et les colonnes russes étaient descendues dans le ravin du Goldbach pour s'emparer des villages et tourner notre droite. Le moment d'attaquer à notre tour était venu: l'empereur déclencha brusquement les ressorts de sa combinaison.
Pendant que Davoust vient opposer une barrière infranchissable sur notre droite que les Russes croyaient avoir déjà tournée, pendant qu'à gauche Lannes et Murat repoussant victorieusement toutes les tentatives de la cavalerie austro-russe refoulent bientôt les colonnes ennemies, les brisent, les disloquent, les dispersent... Soult, au centre, reçoit l'ordre de s'emparer des hauteurs de Pratzé. Le généralissime russe, Kutusof, qui s'aperçoit de la faute énorme qui vient d'être commise, cherche par tous les moyens à conserver cette importante position, mais il est trop tard: au bout de deux heures, les Français étaient maîtres du plateau et le conservaient malgré tous ses efforts, toutes ses tentatives, tous ses sacrifices...
L'armée ennemie était coupée en deux, la première partie du plan était réalisée, par un à droite l'empereur réalisait bientôt la seconde: il écrasait le gros des forces russes descendues dans le ravin du Goldbach et que contenait toujours Davoust, il les prenait entre deux feux, les dispersait, les acculait aux étangs glacés de Mönitz et de Satschan où nombre de troupes croyaient trouver le salut et où elles ne trouvèrent que la mort, l'engloutissement sous la glace que brisaient nos boulets.
D'un bout à l'autre des lignes austro-russes ce fut alors la défaite, non, l'écrasement complet, irrémédiable, pendant que les deux empereurs de Russie et d'Autriche cherchaient leur salut en une chevauchée folle.
Ainsi finit cette bataille qui fut qualifiée de combat de géants[ [18], cette bataille que les soldats appelèrent bataille des Trois Empereurs, qu'on nomma aussi bataille de l'Anniversaire, qui devrait s'appeler bataille de Pratzé, mais que Napoléon baptisa bataille d'Austerlitz[ [19].
De ses 70 000 hommes Napoléon n'en avait guère employé que 45 000 tellement savantes et justes avaient été ses combinaisons, mais aussi, faut-il le dire, tellement lourdes et maladroites avaient été les manœuvres des ennemis. On peut donc dire qu'en cette mémorable journée 45 000 Français vainquirent 90 000 Austro-Russes et l'on sait si cette victoire fut complète: les coalisés eurent 15 000 tués ou blessés, 20 000 furent fait prisonniers dont 8 généraux, nous leur enlevâmes 180 canons[ [20], 40 drapeaux, 400 voitures[ [21]. L'armée française n'avait perdu que 7 000 hommes tués ou blessés.
Nous avons pu parcourir en automobile tout le champ de bataille. Confortablement installés, ayant sous les yeux tous nos documents, suivant pas à pas sur la carte, nous avons ainsi pu revivre en une entière matinée toutes les phases de l'immortel combat. Ayant abandonné la route impériale d'Olmütz à l'endroit où elle franchit le Rickabach, nous nous étions engagés par un étroit chemin dans un ravin encaissé et sauvage, en haut duquel, à gauche, nous apercevions le plateau de Zuran, où l'empereur avait établi son quartier général; nous avions traversé Schlapanitz, puis Puntowitz où le Rickabach et le Velatizbach réunissent leurs eaux pour former le Goldbach. En face de nous à gauche, nous apercevions Pratzé au pied de ses fameuses hauteurs. Nous suivîmes longuement le Goldbach pour voir les petits villages qui bordent son maigre cours: Kobelnitz et son étang qui n'est aujourd'hui qu'une mare aux canards, Sokolnitz, Telnitz, et nous aperçûmes enfin les deux grands étangs de Mönitz et de Satschan, de sinistre mémoire. Revenant ensuite sur nos pas le long du Goldbach, puis abandonnant celui-ci un peu après Kobelnitz, nous atteignîmes Pratzé. Le cimetière de ce village contient d'importants témoignages de la sanglante épopée. Enfin ayant gravi les pentes du plateau dont la perte valut la défaite aux Russes d'Alexandre nous redescendîmes doucement sur Krenowitz, où Kutusof avait installé son quartier général. De là, nous gagnâmes rapidement Austerlitz[ [22].
C'est un village qui semble s'être conservé tel qu'il était au temps de la bataille: vieux murs d'enceinte, vieilles maisons, petites rues pavées où l'herbe pousse drue. Dans les boutiques l'on vend des cartes postales illustrées du portrait de Napoléon Ier! Le château d'Austerlitz est à l'entrée du village, il étend sa vaste masse au milieu d'un beau parc; c'est là que vint s'établir Napoléon après la victoire, c'est de là qu'il data son fameux ordre du jour, qui commence par ces mots: Soldats, je suis content de vous! Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité. Vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire, et qui finit par ceux-ci: ... Il vous suffira de dire: «J'étais à Austerlitz», pour qu'on vous réponde: «Voilà un brave!»