Une grande et belle route permet de rejoindre la route impériale d'Olmütz; immédiatement après la bifurcation l'on passe devant la maison de poste où Napoléon avait provisoirement transféré son quartier général vers la fin de la journée.

Nous avions parcouru entièrement le champ de bataille: l'enregistreur kilométrique accusait pour ce seul circuit près de quarante kilomètres. Il était midi, l'esprit content mais le ventre vide, nous gagnâmes le village de Raussnitz, où nous dînâmes tant bien que mal en une hostinec où l'on ne parlait que le tchèque.


Je n'ose hasarder que le paysage morave est pittoresque et beau. Depuis que nous avons quitté Vienne, nos yeux se sont lassés à contempler d'immenses plaines, d'amples vallonnements, d'insignifiantes collines. Les champs cultivés se succèdent à perte de vue, les arbres sont clairsemés, la terre est nue. J'ai rarement vu un panorama aussi monotone, aussi triste. Le ciel gris qui nous couvrait accentuait encore la mélancolie de ces campagnes.

Les paysans que nous croisions sur la route étaient généralement grands et forts, mais leurs figures étaient laides, dures, et malgré la meilleure volonté nous ne pouvions leur reconnaître un air quelque peu intelligent. Ces gens ne s'expriment qu'en langue tchèque, idiome que nous ignorons tout naturellement; il nous fut absolument impossible de nous faire comprendre d'eux et d'en tirer le plus petit renseignement. Nous avions cependant emporté avec nous un vocabulaire,—qu'un de mes compagnons appelait fièrement: son carnet de tchèque,—mais il ne nous fut d'aucune utilité: l'accent n'y était certainement pas.

La route est du reste fort peu animée, les passants rares, les voitures encore plus rares. Les chevaux sont beaux et vifs, mais combien mal attelés. Les voitures de ce pays ignorent les brancards, seul le timon semble connu. Quand il s'agit d'un attelage à deux chevaux cela va tout naturellement, mais lorsque le cheval est unique, il faut bien qu'il soit à droite ou à gauche du timon, la seconde place restant vide; il s'en suit qu'au moindre mouvement de la bête la voiture tourne comme une toupie. Et les guides! les guides sont au nombre d'une en tout et pour tout, de sorte que lorsque le paysan veut faire appuyer son cheval à droite ou à gauche il faut qu'il lui demande poliment de bien vouloir le faire.

Lorsque ces attelages asymétriques et rudimentaires se trouvaient tout à coup face à face avec notre cent-chevaux vous devinez ce qui devait infailliblement se produire: volte-face, débandade, fuite éperdue sur la route, à travers champs ou dans les fossés, surtout si je rappelle que les chevaux sont vifs, les paysans épais et les uns et les autres peu habitués à la locomotion nouvelle.

Depuis Vienne, nous n'avions rencontré aucune voiture automobile.

Nous arrivâmes à Olmütz.

Je lis sur mes notes: curieuse ville moyen âge, beau rathaus, grande fontaine monumentale bizarre, femmes laides.