Au centre d'une ville ancienne aux rues étroites et tortueuses bordées de petites maisons à toits bosselés et à pignons vieillots, une large place toute claire où un hôtel de ville neuf et bien construit semble poser à l'anachronisme à côté d'une grande fontaine sur laquelle des saints montent une éternelle garde, une place gaie au milieu d'une ville féodale, une place où se promènent placidement bourgeois et bourgeoises,—celles-ci fort laides ainsi que me le redisent mes notes.

Voici comment nous apparut Olmütz, que les Slaves dénomment Holomouc.

Olmütz est la grande forteresse morave qui, à l'orée des montagnes, garde le passage s'ouvrant sur la Silésie. Elle est entourée de marécages qui lui assurent une efficace défense.

On a trouvé ici des vestiges de villages lacustres semblables à ceux de la Gaule. La Bohême et la Moravie étaient primitivement habitées par des Celtes appelés Boïens qui furent chassés ou asservis par les envahisseurs slaves mais qui laissèrent leur nom à leur pays, Bohême, et à leurs vainqueurs, Bohémiens. Les Boïens préhistoriques étaient en relation avec les peuples de la Méditerranée ainsi que paraissent le démontrer du corail et des coquillages marins trouvés dans les fouilles[ [23].

En quittant Olmütz on traverse des terres plates et marécageuses; c'est encore la plaine monotone, mais au moins l'on peut apercevoir des montagnes. Sur la gauche quelques collines commencent à animer le paysage: c'est l'Oder Gebirge, c'est là que l'Oder prend sa source, tout près, à quelques kilomètres.

Après avoir traversé Leipnick, on distingue nettement une chaîne de montagnes qui barre l'horizon. Tout droit devant nous, une forte dépression marque un facile passage entre les monts, c'est la Porte Morave, que défendit de tout temps Olmütz et qui fait communiquer l'Europe centrale avec l'immensité des plaines slaves. A gauche de la trouée, voici les monts Sudètes, à droite commencent les Karpathes. Cette ligne de montagnes forme la frontière naturelle de l'empire d'Austro-Hongrie; au delà, c'est bien encore l'Autriche en fait, Silésie autrichienne et Galicie, mais ces deux provinces, tant par leur configuration géographique que par la race de leurs habitants, devraient naturellement faire partie de l'empire de Russie.

Les bois et les forêts ont réapparu, abondants à mesure que revenaient les montagnes. Le pays est devenu sauvage et nous roulons dans un décor grandiose, parmi les sapins, les prairies et les rochers. A la tombée de la nuit nous avons croisé toute une tribu de tziganes potiers et chaudronniers accumulés parmi leur matériel et leurs marchandises dans une théorie de voitures attelées de petits chevaux russes ardents, à l'œil brillant, à la longue crinière. Ces errants avaient des faces nettement caractéristiques, des peaux rouges, des figures larges, des cheveux crépus et embroussaillés; les jeunes filles étaient fort belles.

La nuit nous prit durant que nous traversions les montagnes, dans les grands bois noirs, silencieux et déserts. Nous arrivâmes à Mistek en pleine obscurité, affamés, las, réclamant un dîner et un lit.

Hélas! ce fut tout juste si nous pûmes avoir le dîner; quant au lit, nous ne l'eûmes pas du tout.

L'hôtel est archiplein d'officiers en manœuvres et de braves bourgeois qui viennent admirer les uniformes en buvant des chopes. L'hôte, grisé par tant d'honneur, a perdu la tête, et c'est à peine s'il consent à nous servir un peu de jambon et de bière, après nous avoir fait attendre une heure et demie! Quant à coucher ici, il n'y faut pas songer, tous les lits sont requis par l'armée autrichienne.