L'hôtel Austria a l'air simple, on y est bien, ses gens sont complaisants et serviables. J'eus une peine infinie à me faire comprendre d'une petite femme de chambre polonaise, qui ne parlait pas l'allemand et encore moins le français, et à laquelle je demandai un édredon, car les nuits sont très froides en ces pays; à grand renfort de gestes nous finîmes par faire luire en son brave petit cerveau l'éclair de la compréhension, elle s'esquiva et bientôt après nous la vîmes revenir, apportant la couverture de plumes qu'elle déposa sur mon lit et toute souriante elle prononça le nom qu'elle croyait français: blumeau.
Au delà de Teschen la route remonte légèrement au nord suivant une ligne à peu près droite, montant et descendant sans cesse au gré de très nombreuses collines.
Nous croisâmes plusieurs détachements de troupes autrichiennes. De petits fantassins habillés de gris, sales, nonchalants, des uhlans en uniformes rouges, coiffés du schapska, montés sur de petits chevaux, avec de grands airs, des airs d'opéra comique et des artilleurs avec des canons de bronze, oui, de bronze... les Autrichiens nous ont parus loin, très loin de l'armée allemande.
A Skotschau on traverse la Vistule[ [25] qui roule tranquille et verdâtre, encore peu importante.
L'horizon de droite s'agrémente de silhouettes montagneuses, les Karpathes, dont les derniers contreforts viennent se perdre autour de nous. Le pays regagne en intérêt comme toutes les fois que réapparaissent les montagnes et les bois. Les champs cultivés alternent avec les forêts, les couleurs s'étagent en contrastes harmoniques, des prairies vertes encerclées de noires sapinières succèdent à l'or des chaumes et à l'ocre des terres labourées.
Sur les bords de la Biala on trouve deux villes qui se font face: Bielitz sur la rive gauche, Biala sur la rive droite. La rivière sert aussi de frontière entre la Silésie et la Galicie, les deux agglomérations ne forment qu'une même ville et cependant l'une est silésienne et l'autre galicienne tout comme sur les rives de l'Ostrawitza hier nous avons vu Mistek la Morave regardant Friedek la silésienne.
Bielitz et Biala sont deux villes propres et modernes qui paraissent être des centres commerciaux et industriels importants[ [26].
Après Biala nous suivîmes quelques kilomètres le cours de la rivière-frontière, puis nous obliquâmes sensiblement à droite à partir de Komorowice, hameau composé de maisons éparses, misérables et sales.
Depuis Teschen la route avait été continuellement bonne, nous abordons désormais des chemins défoncés qui n'ont de route que le nom, bourbiers infects où l'on enfonce, ou amas de cailloux qui impriment à la voiture de pénibles trépidations et aux pneus de douloureuses entailles.