C'est que nous roulons maintenant en Pologne, dans la vaste lande misérable. Une plaine infinie, marécageuse, que les eaux de la Vistule recouvrent à la moindre inondation et où elles séjournent ensuite indéfiniment en flaques vaseuses, des terres pauvres, peu cultivées et sur lesquelles les plantes sont chétives, comme anémiées par la crainte perpétuelle de l'eau; des villages clairsemés, aux maisons croulantes, couvertes de chaume. Quel triste pays! c'est le domaine de la tristesse et de la pauvreté.

Notre route longe la frontière prussienne, marquée par le cours de la Vistule; à Jawiszowice nous nous en approchons de moins d'un kilomètre.

Rajsko est un village de misère dont les toits de paille verdie se cachent sous des arbres de marécages, saules, peupliers, aulnes. Les maisons sont d'une saleté repoussante, leurs murs en pisé de terre sont noircis et lézardés, elles sont basses, et tellement basses sont leurs portes qu'on doit se courber pour y entrer. Une boue infecte et liquide, épaisse d'au moins vingt centimètres, recouvre la route et les rues du village, elle pénètre comme une inondation dans les pauvres maisons, par la porte! Les habitants sont aussi misérables que leurs demeures, ils sont sales au delà de toute expression, vêtus de haillons, l'air souffreteux.

Enfin voici une ville! Oswiecim. Ville sale, presque entièrement peuplée de Juifs. Ah! voilà qui est vraiment curieux! Tous les habitants semblent porter un uniforme: l'antique costume juif, à peine modifié par le temps. Très peu de femmes dans les rues. Les hommes ont tous la grande lévite noire à col montant, le chapeau haute-forme, pantalon large et bottes. Ces habits, tous semblables, produisent un bien bizarre effet. Mais ce qui est plus bizarre encore ce sont leurs cheveux, leurs longs cheveux noirs, blonds ou roux qui descendent sur le col et les deux tire-bouchons soigneusement frisés et pommadés qui tombent en se tortillant, qui tombent de leurs tempes, en avant des oreilles, qui tombent sur leurs joues, quelquefois jusque sur leurs épaules!

Cette population juive est misérable et sordide. L'uniforme ci-dessus ne serait que curieux s'il était propre! Il est encore repoussant de saleté. Qu'on se représente ces lévites noires que le temps a verdies, que l'usure a lustrées, que la graisse a émaillées, ces cheveux sales et ces tire-bouchons graisseux qui frictionnent sans cesse les cols et les habits, ces chapeaux haute-forme dont tous les poils se hérissent de désespoir en se voyant sur ces têtes sales, se hérissent tellement qu'ils finissent par tomber par plaques, ces barbes de fleuve qui font reluire les boutons des lévites par un continuel frottement! Et ces faces, et ces mains qui, par leur seul aspect protestent de leur violente horreur de l'eau! Ces malheureux semblent se complaire en un état qui est certainement le summum de la malpropreté. L'un de mes compagnons de voyage les a peints d'un seul trait en déclarant que le Juif polonais était un chapeau haute-forme au-dessus d'un paquet de crasse.

Au delà le pays est toujours aussi triste, la route aussi mauvaise, les habitants aussi misérables. Si les Juifs d'Oswiecim semblent avoir atteint les dernières limites de la saleté, les Polonais des campagnes paraissent représenter la misère dans sa plus complète acception. Tout est chétif, malingre, souffreteux: les hommes, les femmes, les enfants, les animaux eux-mêmes. Le bétail qui paît dans les champs est de taille minuscule; bœufs, moutons, chèvres et chiens sont d'une maigreur effrayante.

Monowice, Zator, Spytkowice, Jaskowice, sont des villages toujours aussi pauvres et aussi boueux.

A partir d'Oswiecim nous avons pris la direction ouest-est, qui nous conduit vers Cracovie.

A Skawina, nous ne sommes plus qu'à quelques kilomètres de la vieille capitale. Le paysage change dès lors d'aspect: il s'accidente et se boise, il perd de son aspect misérable, la route devient un peu moins mauvaise.

La circulation se fait plus active, nous croisons de nombreux paysans qui viennent de la grande ville: les hommes ont une allure rendue lourde par les grosses bottes qui les protègent de la boue, les femmes trottent insouciamment, pieds nus dans la fange liquide. On est peiné de voir ces figures émaciées, maigres, portant l'empreinte de souffrances et de privations. Les Allemands appellent cette partie des Polonais qui vivent dans les marais de la Vistule des Polaques d'eau, et, de fait, ce sont bien des êtres aquatiques qui passent toute leur existence dans l'eau et dans les marécages.